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Vent de la mer

 

1.

« C’est la Bretagne qui a construit ces églises

au temps de son indépendance » -

s’écria le prêtre à Kergrist-Moëlou

qui franchissant le porche entrait en titubant sur la place

inondée de rires d’enfants

Le ventre humide et dur de l’église de granit

était vide et consumait la lumière de ses vitraux

la corde pendait muette de la voûte

de petits cristaux de clarté et de prières

roulaient sur la pierre au pied des fonds baptismaux

qui imploraient comme les poings serrés des défunts

dans la niche qu’un sarcophage cicatrise malhabile

où un air humide et fétide tremble

Des têtes d’adolescents émergeaient de la tour moussue massive

des ballons de football roulaient du toit

dans le vacarme s’agitaient créneaux et statues

des oiseaux ancestraux déployaient leurs ailes s’étiraient sur les gouttières

et un calvaire battu par les vents dressait sa croix au ciel

pétrifié près de l’église dans la pluie glacé et l’air pourri

Des bonnes femmes se querellaient en breton

le curé vêtu d’un pull-over les taquinait

des enfants s’excitaient sur la balançoire

sur un immense tapis gonflable

tout contre la crois de pierre près des tombeaux

Il y avait une fête bretonne dans un café sur la place du marché

beaucoup de gens jeunes et vieux

buvaient de la bière fumaient somnolaient

des agriculteurs travailleurs en veste noire

aux pieds baskets bottes en caoutchouc édentés hébétés desséchés

solides généreux aigris chômeurs

fatigués par l’ennui la musique la bière et l’avenir

Dans un club deux vieillards chantaient

la cataracte voilait leurs yeux mi-ouverts

on dansait en piaffant et en levant les pieds

en menant une ronde monotone

Dans la salle régnait la joie et le bien-être

qu’une musique forte et aigre transperçait

jeunes et vieux rivalisaient dans la danse et les chansons

 

Je pensais à ce qui est autrement à l’enracinement

au déclin des cultures à leur force nouvelle

a la nation et au peuple à l’Europe unie

Qui anima qui créa qui comprit

toutes ces leçons des peuples familles religions

qui divisa ces mêmes gens

qui distingua leur enfance de l’amour et la mort

sous les mêmes nuages les mêmes vents et montagnes

qui fut le premier et le dernier à faire des hommes des ennemis

vivant tous ainsi dans des huttes tels des grêlons

dans des villes pluvieuses et encrassées de suie

 

2.

Sur un banc public à Sovietsk – autrefois Tilsit

une femme vieillissante en robe et manteau slave

répétait ces mots : « Vous n’êtes pas des Polonais

vous les Allemands aves brûlé ma famille dans l’église orthodoxe

mais il est temps de revivre pour vivre mieux »

A Marino autrefois Arnau une vieille femme contre une haie

dans un manteau sale appuyé sur un badine

comme s’il s’agissait du bâton de Moïse criait :

« Les Allemands ont été bons pour moi ! »

L’église du quatorzième siècle rongée par le gel

criblée de balles trouée de pores poilus bombardée de fumier

de restes de pneus de barbelés de ciment des poubelles du communisme

grenier à blé abandonné au toit de fibrociment

avec ses machines rouillées sous les yeux caves des cloches

Il y avait autrefois ici des fresques aux murs

chevaliers heaumes insolites vierges

mais à présent la tour est branlante et prête à respirer la chute

prête comme autrefois à respirer l’air pour voir au loin

Platitude des champs d’herbes folles et de cratères

de mots dans le cloaque quotidien du tracteur couvert de sueur oubliée

et un nid propre de cigognes

sur un mât rachitique de pierres

et des enfants assis sur les marches des monuments aux morts

ou sur les cryptes tombales des commandants

et des pasteurs sur les marches en béton du seuil des boutiques

Seule la Baltique est infinie et sage

et cache en elle des tonnes de ferraille d’uranium et de cadavres

des mains d’armures des Prussiens et des Lituaniens

ambre superstitions livres engloutis de Herder et de Kant

la mer brillante au soleil se heurte au polygone

à la croix d’Adalbert et au maigre cordon littoral

et inonde l’histoire de l’humanité

Des villages dévastés des villes appauvries

recouvertes de la poussière des monuments de Lénine et des Soldats Inconnus

« Cette terre n’est pas la nôtre et c’est pourtant là que je suis né »

- dit une femme blonde du musée de Kaliningrad

en regardant les maquettes des batailles et de la cathédrale en ruine

et l’abri de béton en pleine ville

qui devait remplacer le château de l’ordre Teutonique

A qui est cette terre cet air de malheur

qui anima qui créa qui divisa

tous ces peuples ce malheur ces espaces

Qui décida du souvenir de l’oubli du mensonge

qui fut le premier ici à faire du mal à l’homme

qui commua qui rejeta une langue une terre

 

3.

Tours des églises cachées dans les feuillages

Tuiles rouges et grises des petites maisons

Bretagne de granit presqu’île glissant vers l’océan

Kaliningrad aride glissant vers le sable de la Baltique

Sainte Varmie glissant sur les collines vers la mer

anciens peuples enracinés peuples déportés épaves

qui fut le premier et qui sera le dernier homme

qui commua qui rejeta une langue une terre

qui divisa tous ces gens identiques

vivant tous ainsi dans les huttes tels des grêlons

dans des villes pluvieuses et encrassées de suie.

 

Traduit du polonais par Frédérique Laurent

In, Kazimierz Brakoniecki « Poèmes du Nord »

Editions Folle Avoine, 35137 Bédée, 1999

Du même auteur :

Dithyrambe / Dytyramb (07/01/2014)

 Fugacités / Przemijanie (07/01/2015)

Armor, Poèmes de l’Atlantique / Armor,  Wiersze atlantyckie (07/01/2016) 

Souvenance (07/01/2017)