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Je n'ai donc pu rêver

 

Je n'ai donc pu rêver que de fausses manœuvres,

vaisseau que des hasards menaient de port en port,

de havre en havre et de la naissance à la mort,

sans connaître le fret ignorant de leur œuvre.

 

Marins et passagers et navire qui tangue

et ce je qui débute ont même expression,

une charte-partie ou la démolition,

mais sur ce pont se livrent des combats exsangues.

 

Voici : le capitaine a regardé les nuages

qui démolissaient l'horizon,

il descend dans la cale où déjà du naufrage

se profile l'inclinaison.

 

Voici : les rats se sauvent

et plus d'un prisonnier trouve sa délivrance.

La coquille a viré pour courir d'autres chances,

et voici : l'on innove.

 

Que disent les marins ? ils grimpent aux cordages

en sacrant comme des loups,

ils ont passé la ligne affublés en sauvages,

voulant encor faire les fous.

 

Voici : ce navire entre dans d'autres eaux,

d'autres mers où les orages

n'ont pas détruit le balisage,

et voici : les marins ont fermé leurs couteaux.

 

Voici : ce ne sont plus vers de faux rivages

que nous appareillons.

La vie est un songe, dit-on,

mais deux c'est trop pour mon âge.

 

Chêne et chien

Editions Denoël, 1937

Du même auteur :

 « Quand nous pénètrerons la gueule de travers… » (25/05/2014)

« Si tu t’imagines… » (25/05/2015) 

Je crains pas ça tellment (25/05/2016)

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