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Elégie pour le temps de vivre (II)

 

Tu ouvres la terre, tu retrouves

ton premier cri, déchirure dans

le tissu du temps, tu prends

les sources contre toi, tu les fais

courir sous ta peau, dans ta chair,

comme autant de nouveaux vaisseaux,

 

tu creuses, creuses encore, tu

retrouves les empreintes que

le ciel a laissées dans tes os

et sur les pierres familières

où tu aimes t’asseoir, en fin

d’après-midi, au bord du lac,

 

lorsque les constellations

de l’automne se confondent avec

celles des vaguelettes qui viennent

s’effacer lentement sur les bords.

 

Tu t’ouvres au monde comme on

s’ouvre à l’amour, tu ne te contentes

pas des promesses futiles, des

confidences inachevées, tu accompagnes

le chant toujours vierge des merles

et le balancement des sapins

qui frôlent la lumière.

 

Tu vis la déchirure où

s’engouffre ta vie, tu pars

à la rencontre des autres tremblements

que les herbes mouvantes préparent

dans l’ivresse de leur disparition,

tu pars sans regrets, tu tires

le fil qui fait vibrer le temps

au-dessus de ton premier cri.

 

 

 

 

Le ciel pose à peine sur les arbres

dépouillés, l’air d’un léger rose

effleure les nuages où parfois une percée

de bleu survient comme le souvenir

d’une tendresse jusque-là oubliée,

on se dit que l’hiver n’est pas

aussi cruel qu’on le pense, qu’un

soupçon de douceur niche encore

dans les branches et que les oiseaux

reviendront bientôt avec

leurs chants de délivrance.

 

Et l’on se replie en soi, sans peur,

sans secousses, avec la chaleur

d’un sang neuf, la vibration d’une feuille

dorée qui n’a pas rejoint le sol et

le chuchotement des ombres invisibles

que laisse le temps qui passe sur

les ombres à jamais passées.

 

Puis tout à coup, sans comprendre

pourquoi tes pas t’ont mené

jusqu’au portail de l’église, tu

entres dans le silence, tu

te retires en lui pour ne pas

déranger l’homme encore jeune

qui pleure en murmurant tu

ne sais quelles paroles, devant

la statue éclairée d’une Vierge

du quinzième siècle où la vie

s’est concentrée glorieuse

et modeste à la fois.

 

La vie et l’odeur ancienne

de la terre où se révéla

ton enfance, la vie et

cette même odeur qui monte

de l’endroit où un frêle ruisseau

pénètre dans l’étang

que tes regards libèrent

de son inquiète immobilité.

 

 

 

 

Tu m’as reçu comme le jour reçoit

les premières rumeurs de l’aube,

tu m’as dit que derrière le soleil

des poèmes prenaient racine, tu

m’as parlé d’oiseaux perdus,

de fleurs inapaisées, tu m’as dit

qu’une source jouait dans les replis

de ta mémoire – et je t’ai cru,

 

je t’ai suivi dans la neige qui

venait de tomber sur le jardin muet,

je me suis serré contre toi, sans

crainte, sans efforts, avec le souvenir

d’étreintes passées qui m’avaient

tant charmé, je suis entré en toi,

tu m’as reçu comme la nuit

reçoit le frisson des étoiles, comme

le silence appelle le silence jusqu’aux

frontières de l’échange, comme

tout se résout dans ce qui nous attend.

 

A présent, je suis prêt à retrouver

les images qui fondèrent ma vie ,

images naïves, profondes où

mon enfance prenait corps, images

proches des mains qui dessinaient

dans le jour la forme inespérée

d’un songe, d’un bouquet cueilli

fraîchement dans le petit jardin

où grouillaient les couleurs du monde.

 

Et je me donne à toi, plus fortement,

plus sûr de cette envie qui m’entraîne

et me pousse à soulever le temps

pour voir par où tu passes

sans déplacer un seul mot de mon poème

et sans me dires qui je deviens

quand plus rien dans ma phrase ne bouge.

 

 

 

 

Peut-être aurais-je dû, en pénétrant dans la forêt,

me séparer de moi, sentir sur mes épaules

le souffle de mai, me souvenir

des autres forêts traversées qui murmurent

 

dans ma mémoire et dont j’ai confondu

les soupirs ou les plaintes avec des mots

superflus, des mots convulsifs, des mots

d’amertume, peut-être aurais-je dû

 

demeurer à l’orée, m’accroupir, me replier

sur moi, tout près de la terre et mieux regarder

le bourdon affairé sur une bugle mauve,

 

le trèfle, la véronique, peut-être

aurais-je dû accomplir le voyage

qui mène ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas.

 

 

 

Quoi donc, avec le temps,

s’est mis entre nos corps ? Quelle

pauvreté du cœur ? Quel immense

chagrin du fond de la mémoire ? Quoi

 

donc ? Et nous qui ressemblons

à ce que nous voulions éviter, nous

que la tristesse a jetés en travers

de l’été comme la pluie jette

les roses à terre avec l’orage,

 

quoi donc peut nous sauver en

nous effaçant, en brûlant

notre nom avec les étoiles ? Et qui,

en nous, plus fort que nous,

aussi puissant que la montagne,

sauvera ce qui reste de nous

entre nos doigts désespérés ?

 

nos doigts, nos bras, nos yeux

embués de larmes, parce que ce rien

qui aurait pu nous rassembler

s’est perdu dans le sauvage

écoulement de la vie

que la montagne n’a pas reconnu ?

 

Ô la montagne, plus forte,

plus généreuse que nous ! montagne

de tendresse et de fleurs, et

d’arbres, et de ruisseaux,

montagne dont les reflets

dans le lac emportent à

jamais nos élans, nos étreintes !

 

Montagne, fille et femme,

montagne, grande mère attentive,

comment sauver les regards

que nous avons laissé mourir

sous tes rocs, dans tes sources ?

comment reprendre à ton corps

ce qui appartenait au nôtre,

ce qui t’illumina le temps

d’une saison que l’amour

avait crue immortelle saison ?

 

 

Tu aimes les roses bienveillantes,

tu ne veux plus ouvrir tes livres,

les oiseaux te suffisent et tu sais

que tant que vivront les mésanges,

ton sang suivra le flux de la sève qui

grimpe lentement dans les tronc familiers.

 

tu sais que toute dentelle  se déchire,

que les outils du jardin

se couvrent peu à peu de rouille,

tu sais que tu tournes autour

de tes espérances, que ce qui brille

en plein jour n’est que le reste

d’un amour que tu veux préserver, coûte

que coûte, tu sais tant de choses,

la roue tourne, infatigable,

 

et te voilà, seul devant toi, avec la pluie

roulant sur les fleurs qui t’enseignèrent

le silence afin que tu oublies la glissade

du temps et l’amertume d’avoir trop

aimé, trop attendu ce qui ne conduisait

à rie, les fleurs qu’il eût fallu

protéger dans les terrains abandonnés,

contre les murs des maisons vides, les fleurs,

 

les mémorables fleurs, et leur mélancolie,

leur unique douceur dans les soirs

où tu t’ensevelis come une ombre

qu’une autre ombre absorbe en palpitant,

comme un feu d’altitude, un feu de nuages

devant le soleil, un feu d’yeux qui revoient,

au fil du souvenir, des brassées de roses

bienveillantes et des vols de jeunes

mésanges parmi les étincelles du printemps.

 

 

Elégies pour le temps de vivre

Editions Gallimard, 2012

Du même auteur :

 « Tu t’assieds avec moi… » (22/10/2014)

Elégie pour le temp de vivre (I)  (12/12/2015)

Elégie pour le tempsde vivre (III) (19/11/2018)

Elégie pour le tempsde vivre (IV) (19/11/2019)

                     Elégie pour le temps de vivre (V) (19/11/2020)