79833567_o_1_

 

Le Jeu de paume

A Louis David, peintre

XVII.


Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.

            Craignez vos courtisans avides,

Ô peuple souverain ! À votre oreille admis

Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.

            Ils soufflent des feux homicides.

Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits,

            Nos passions par eux deviennent lois.

La pensée est livrée à leurs lâches tortures.

            Partout cherchant des trahisons,

 À nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures,

      Ils vont forgeant d’exécrables pâtures.

            Leurs feuilles, noires de poisons,

Sont autant de gibets affamés de carnage.

            Ils attisent de rang en rang

            La proscription et l’outrage.

Chaque jour, dans l’arène ils déchirent le flanc

D’hommes que nous livrons à la fureur des bêtes.

Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang

            Les coupes qu’ils nous tiennent prêtes.

 

XVIII.


Peuple, la Liberté, d’un bras religieux,

Garde l’immuable équilibre

De tous les droits humains, tous émanés, des cieux.

Son courage n’est point féroce et furieux,

Et l’oppresseur n’est jamais libre.

Périsse l’homme vil ! périssent les flatteurs,

Des rois, du peuple infâmes corrupteurs !

L’amour du souverain, de la loi salutaire,

Toujours teint leurs lèvres de miel.

Peur, avarice ou haine, est, leur dieu sanguinaire.

Sur la vertu toujours leur langue amère

Distille l’opprobre et le fiel.

Hydre en vain écrasé, toujours prompt à renaître,

Séjans, Tigellins empressés

Vers quiconque est devenu maître ;

Si, voués au lacet, de faibles accusés.

Expirent sous les mains de leurs coupables frères ;

Si le meurtre est vainqueur ; si les bras insensés

Forcent des toits héréditaires ;

XIX


C’EST BIEN . Fais-toi justice, ô peuple souverain,

            Dit cette cour lâche et hardie.

Ils avaient dit : C’EST BIEN, quand, la lyre à la main,

L’incestueux chanteur, ivre de sang romain,

            Applaudissait à l’incendie.

Ainsi de deux partis les aveugles conseils

            Chassent la paix. Contraires, mais pareils,

Dans un égal abîme, une égale démence,

           De tous deux entraîne les pas.

L’un, Vandale stupide, en son humble arrogance,

     Veut être esclave et despote, et s’offense

            Que ramper soit honteux et bas.

L’autre arme son poignard du sceau de la loi sainte ;

            Il veut du faible sans soutien

            Savourer les pleurs ou la crainte.

L’un du nom de sujet, l’autre de citoyen,

Masque son âme inique et de vice flétrie ;

L’un sur l’autre acharnés, ils comptent tous pour rien

            Liberté, vérité, patrie.

XXI.


Par les sages esprits, forts contre les excès,

Rocs affermis du sein de l’onde,

Raison, fille du temps, tes durables succès

Sur le pouvoir des lois établiront la paix ;

Et vous, usurpateurs du monde,

Rois, colosses d’orgueil, en délices noyés,

Ouvrez les yeux, hâtez-vous. Vous voyez

Quel tourbillon divin de vengeances prochaines

S’avance vers vous. Croyez-moi,

Prévenez l’ouragan et vos chutes certaines.

Aux nations déguisez mieux vos chaînes ;

Allégez-leur le poids d’un roi.

Effacez de leur sein les livides blessures,

Traces de vos pieds oppresseurs.

Le ciel parle dans leurs murmures.

Si l’aspect d’un bon roi petit adoucir vos mœurs,

Ou si le glaive ami, sauveur de l’esclavage,

Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos cœurs

D’un effroi salutaire et sage

XXII.


Apprenez la justice, apprenez que vos droits

Ne sont point votre vain caprice.

Si votre sceptre impie ose frapper les lois,

Parricides, tremblez ; tremblez, indignes rois.

La Liberté législatrice,

La sainte Liberté, fille du sol français,

Pour venger l’homme et punir les forfaits,

Va parcourir la terre en arbitre suprême.

Tremblez ! ses yeux lancent l’éclair.

Il faudra comparaître et répondre vous-même ;

Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème,

Sans gardes hérissés de fer.

La Nécessité traîne, inflexible et puissante,

À ce tribunal souverain,

Votre majesté chancelante :

Là seront recueillis les pleurs du genre humain ;

Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre,

Elle entendra le peuple, et les sceptres d’airain.

Disparaîtront, réduits en poudre.

 

Œuvres complètes d’André Chénier,

Henri de Latouche éditeur, 1819

Du même auteur :

« Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre » (03/09/2014) 

La jeune Tarentine (03/11/2015) 

Néère (03/11/2016)