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Oncle Jean

 

ONCLE JEAN

                    avait à maints égards

                    avec long corps longs os long nez long nom

                    de noblaillon frison de longue plaine en bordure de morne mer

une altogether rather endearing form - à maints égards – de khonnerie.

Mendel-Sohn, disait-il, Mendel-fils, Mendel-figlio,

                    parce que dans ex-régiment de 8è  hussards il faut avouer

                    modestement badois, à Rastatt (d’où les socialistes obtinrent

                    indirectement son renvoi : faute commise à l’exercice en son

                         absence,

                    un homme tué par la faute d’un adjudant saxon

                    un mois de forteresse pour calmer la presse locale de gauche

                    sur instruction d’en haut, il donne sa démission)

                         il était      

                    de bon ton de toujours rappeler que l’on sait qui est qui ;

Or oncle Jean adorait Mendelssohn (Bartholdy) tendrement et plus tendrement

encore adorait, vénérait,  aimait d’amour Heine (Henri) 

                    - ô Allemagne

                                   te trouvera-tu jamais ?  

                    tout ensemble fille d’auberge, fille à soldats, truie publique, ange

                         insolite,

 

Mais qu’ont-ils fait ces ambassadeurs à la messe là-bas

pour prétendre juger ce long chemin, noir dans la boue, dans la

servitude (ô révolte noyée dans la boucherie,

Bataille de Weingarten, sur les ordres de

Hochwohlgeboren le comte Truchiess von Waldburg

catholique incidemment, vingt mille paysans ont les yeux crevés ;

le libéral héritier dudit comte est un fort bon

ami de chasse d’excellent général catholique et sans nul doute

breton par quelque coin de Monsabert) si vous croyez

qu’on rigole tous les jours avec des

pommes de terre arrosées d’alcool de bois comme chez

les sauvages d’au-delà de l’Elbe ou même dans ces

vieux pays romains avec un peu de piquette sure

et le tonneau commencé de choux.

 

ONCLE JEAN

en 1925 encore seul dans son garni de Bâle, ville ancienne,

dont par sa mère il était natif et citoyen, dans son garni

où grand-père lui envoyait au début du mois 200 DM pris sur sa pension

d’après l’inflation d’ancien professeur de mythologie bismarckienne

oncle Jean sur des cartes au 50.000è , il refaisait les batailles manquées,

il tournait plus à droite, appuyant vers  l’Ouest, il arrivait

sur les hauteurs d’Argenteuil et entrant à Paris sans bousculer les

marchandes de quatre-saisons il entrait ainsi qu’un Rothschild de Francfort,

droitement chez Larue, Voisin ou débonnairement Maxim’s,

entrait dans Paris portant en poche une édition de Heine 

Prosa Werke politische   Schriften ô Allemagne qui aurait peut-être        

pu devenir bancaire, marchande maritime, amie des arts, exotique,

mère de philosophie subtilement nourrie d’Asie et de néant

ô confitures du néant délicieusement irritantes comme une

septième diminuée agrémentée d’une courtoise dissonance postschumanesque

et dans Paris il disait au chef d’Etat-major il faut

maintenant ou jamais apprendre à vivre nous sommes les Romains à Athènes

laissons les londoniens Carthaginois certes de naître anglais

eût été élégant et nous eussions valablement aussi eu Mendel-sohn

mais les Anglais ne vivent que pour eux, sachons partager, sachons

après trois jours seulement d’ivrognerie surveillée sachons

pour tout viol pour tout vol pour toute exaction faire fusiller un

peloton de soldats de préférence choisis de Prusse Orientale

ou même ce serait parfaitement défendable de Bavière ou de la

saucissonnante Saxe ô pays éloignés de la mer et du soleil il faut

immédiatement pension impériale à ces cent écrivains dont voici

une liste dressée d’après implicites indications de Heine (Henri)

mais the trouble really is que nous ne

                    pouvons pas réussir, réussirons jamais, devons pas réussir

et que notre vocation est comme des Russes d’Occident

                                   d’échouer et de souffrir 

inutilement  je le veux bien jusques à quand Seigneur, mot de pure

rhétorique d’ailleurs puisque le Professeur Haeckel prouve conclusively

que Dieu ne saurait exister encore moins un salut individuel que

voulez-vous quand il y a ces nébuleuses comme Andromède qui nous

éclairent d’une lumière d’avant même Confucius ou l’Honorable Chemin

de Celui qui sut que toujours nous parlons trop. O France

qui fut par la voie des généraux huguenots l’instrument de

notre malheur et notre enfoncement jusques à quand dans la saucisse

prussienne arrosée d’alcool de bois, ô France si douce

sous Henri de Navarre, Henri III qui fut roi de Pologne le seul

tolérable le seul respirable le catholicisme dès qu’on traverse le Rhin

cesse une fois pour toute d’être vivable et devient

une fois pour toutes idolâtrie de valetaille menteuse et de

superstitieuse racaille. Il y a ainsi des paysages où

ainsi que certaines architectures certains systèmes de pensée sont impossibles

et d’ailleurs, ne serais-je petit seigneur sans fortune sans honneurs

     petit

et pourtant et justement fidèle, je serais Alsacien et Bâlois

comme mon neveu Jean-François le justement nommé et mon neveu

Rainer descendant éloigné de l’oncle de Napoléon fils de

Madame née Fesch

                                                et le dimanche

oncle Jean d’abord allait à Bâle chaque dimanche que fait M. Haeckel

déjeuner chez sa cousine (il faut dire par alliance) déjeuner de spaetzle

- littéralement petits moineaux, petits oiseaux, nom donné notamment

à des sortes de gnocchis style alsacien alémanique et souabe –

puis dans le grand lit ex-nuptial de la cousine édredonné et vastement

carré de noyer alémanique il trempait son spaetzle dans le

beurre bâlois de la cousine nous savons aussi à Mulhouse et Guebwiller

parler en mots à double sens. Guebwiller logiquement eût dû en oncle jean

produire un poète d’une certaine élévation de pensée, d’une élévation certaine

et non dénué de quelque félicité dans l’expression. Le 14 Juillet

wilhelminienne et progressive la Reichsbahn les chs de fer d’A.L. (Alsace –

Lorraine, comme s’il y avait un rapport quelconque entre ces 2 régions

autre que d’être trimbalées de traité inutile en traité excessif)

la Reichsbahn faisait néanmoins et justement dans son libéralisme occasionnel,

ces années-là, former des trains spéciaux pour permettre à papa Glintz, mon

     autre Grand Dab,

d’aller à Belfort crier

     Vive la France vive l’armée tant que vous voudrez mon chénéral

ensuite du restaurant fin aller prendre fine et cigare au

bobinard des hauts fonctionnaires préfectoraux et des

officiers supérieurs et de cavalerie les jours où leurs belles amies

ne sont pas accessibles à la charge de Reichshoffen – mauvais départ,

bataille gagnée sans élégance aucune par les bouchers et charcutiers bavarois

tous catholiques comme des nains sortis de chaumières celtiques –

nous autres en Alsace on est celtique il n’y a pas à dire on est

celtico-germano-romano – (et donc aussi égypto-syriaco-illyrio-ibério-

dalmato-partho-soudano-palestinien) – français comme Minuit chrétien et

au-dessous d’un certain niveau de bourgeoisie catholiques comme un seul

     homme –

sur quoi papa Glintz retournait à Colmar, ville ancienne, petite, honnête,

d’avant les grandes folies (dont hélas Heine Henri rêva et dont nous

sommes sans le vouloir sans le savoir  comme le dormeur ne sachant de quel

côté se tourner dont nous sommes à la fois amoureux et amèrement blessés)

Colmar, dont le père Schweitzer lui-même, Albert, membre de

l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, sur sa candidature expresse,

Docteur en Phil en Mus en Méd en Théol d’Universités diverses ; à Colmar

il n’y a pas d’Université mais une napoléonique (Nap.III) préfecture

Colmar que même Schweitzer Albert a depuis l’enfance continué de considérer

comme une manière de premier et fondamental chef-lieu – et quand Maman

la première fois vint à Londres et que dans la vieille Ford je l’ai fait

passer devant Buck. Pal. auprès de Victoria Station : « Oh tu vois Eric,

dit-elle à mon père comme toujours économe d’émotions et de mots,

« Oh regarde Eric c’est un peu dans le même genre de la préfecture à Colmar ! »

- Oncle Jean auquel Maman reprocha sauvagement de m’avoir l’espace d’entre

     ma 16è et 26è année, rien qu’en me parlant

de la nébuleuse d’Andromède éloigné de Dieu et de la foi protestante et

réformée qui convient à partir d’une certaine ancienneté de bourgeoisie, 

 

ONCLE JEAN,

                    jadis convoqué éperonné à se présenter pour présenter ses

respects et devoirs à Son Altesse Sérénissime le

Grand-Duc de Hesse Darmstadt – celui dont l’autre grand-père fut

brièvement précepteur et sa mère était Alice fille de Victoria et sa

sœur avec Nicolas II son triste époux fut charcutée dans une cave

il est vrai à balles seulement et non pas comme Marie-Antoinette,

oncle Jean en se présentant emportait une édition de poche de

Heine, politische Schriften. Dans les maisons basses du matin au soir

sur le métier mal éclairé, poussiéreux, avançant à coups chaque jour de

chaussons de lisière et de savates comme des gens en prison

les tisserands, dit Maman, ce sont des socialistes, ce sont des gens

qui veulent prendre l’argent des autres, tout l’argent jusqu’à un

certain niveau de bourgeoisie même plus bas que le catholicisme,

l’armée parce qu’ils sont socialistes ceux qui sont pour la France et

l’armée c’est à partir d’un certain niveau de bourgeoisie, à peu près

le niveau qui coïncide avec la limite supérieure du catholicisme.

Grand-Papa Glintz était un bon Papa, je dois dire un BON PAPA,

très bon, il aimait rire, il était petit, les ongles toujours

très bien soignés et bien qu’ayant commencé comme boulanger et

     même pas

à son compte, changeait de chemise 2 fois par jour, dans l’armoire les

piles de chemises à plastron infaillible un jour emmenant au magasin

ses 4 filles Louise Jeanne Fanny Lucie à chacune il acheta une ombrelle

4 ombrelles un déjeuner de soleil inutile et donc

luxurieux et pour tout dire blasphématoire selon grand-mère

née Haeffele – très bonne Grand-mère mais – comme dit Mama, « un autre

     « genre ;

née anabaptiste d’un père frère morave ou mennonite.

Oncle Jean n’a pas

  gagné sa guerre gagné sa vie gagné son amour gagné la

     gloire de Heine Henri, lui qui tout jeune

       écrivait, composait, un vrai

         petit prodige. Oncle

           Jean n’a pas

             duré. Finis

               Poloniae finis

                 Johannis

                   finis.

(1954-5)

 

Jonas

Editions Gallimard, 1962

 

Du même auteur :

« Seigneur, donnez-moi seulement… » (29/10/2016)

La fin du jour (29/10/2018)