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Le désir

 

Celuy n'est pas heureux qui n'a ce qu'il désire, 

Mais bien-heureux celuy qui ne désire pas 

Ce qu'il n'a point : l'un sert de gracieux appas 

Pour le contentement, et l'autre est un martyre.

 

 

Désirer est tourment qui bruslant nous altère 

Et met en passion ; donc ne désirer rien 

Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien, 

Ores qu'il fust petit, c'est fortune prospère.

 

 

Le Désir d'en avoir pousse la nef en proye 

Du corsaire, des flots, des roches et des vents :

Le Désir importun aux petits d'estre grands, 

Hors du commun sentier bien souvent les dévoye.

 

 

L'un poussé de l'honneur, par flatteuse industrie 

Désire ambitieux sa fortune avancer ; 

L'autre se voyant pauvre, à fin d'en amasser 

Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie.

 

 

L'un pipé du Désir, seulement pour l'envie 

Qu'il a de se gorger de quelque faux plaisir, 

Enfin ne gaigne rien qu'un fascheux desplaisir,

Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie.

 

 

L'un pour se faire grand et redorer l'image 

A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur, 

Soupire après un vent qui le plonge en erreur, 

Car le Désir n'est rien qu'un périlleux orage.

 

 

L'autre esclave d'Amour, desirant l'avantage 

Qu'on espère en tirer, n'embrassant que le vent, 

Loyer de ses travaux, est payé bien souvent 

D'un refus, d'un dédain et d'un mauvais visage.

 

 

L'un plein d'ambition, désireux de parestre 

Favori de son Roy, recherchant son bon-heur, 

Avançant sa fortune, avance son malheur, 

Pour avoir trop sondé le secret de son maistre.

 

 

Désirer est un mal, qui vain nous ensorcelle ; 

C'est heur que de jouir, et non pas d'espérer : 

Embrasser l'incertain, et tousjours désirer 

Est une passion qui nous met en cervelle.

 

 

Bref le Désir n'est rien qu'ombre et que pur mensonge, 

Qui travaille nos sens d'un charme ambitieux, 

Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux 

Va trompant tout ainsi que l'image d'un songe.

 

 

Les Amours et nouveaux échanges des pierres précieuses,

Mamert Patisson, imprimeur, 1576

Du même auteur :

 « Si tu veux que je meure… » (23/04/2015)

« Baise-moi donc, ma sucrée… » (23/04/2016)

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