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Ein grab in der luft (1)

 

Je n’ai les mots ni la langue

qui tue et chante tout à la fois.

Je n’ai, clouée sous les ongles,

aucune rumeur d’enfance

comme celle de l’orphelin tombé des convois,

et qui ne s’apprend pas,

ni ce legs agrippé pour toujours

aux barbelés de Pologne.

 

Je n’ai voix assez rauque

assez exténuée, assez trouée,

je parle par défaut sans m’écorcher

si profond que cela,

gorge à sec à force  de recoudre

l’écho du marteau à briser les tympans, l’écho

du ressac de ballast qui ne sait plus s’il frappe

au dehors ou au-dedans des dents, l’écho

de ce qui chuinte au coin de vieilles lèvres

jusqu’à ne plus faire bouche,

quand on a oublié note à note la musique,

lettre à lettre le sens du dernier cantique.

 

Comment se peut-il

que sans être incurable

on ne veuille pas guérir ?

 

On retourne à la ritournelle

qui broie du silence

et du rouge et du noir

sur les écrans du monde.

 

Où est cette tombe dans un souffle d’air

qui attend des suppliciés

dont il ne reste pas même un nom,

pas même une ombre à la face lisse du ciel ?

 

Monte du sol une buée grise

qui masque les lointains, c’est

de la cendre ou peut-être pas,

un petit jour qui ne fait pas une aube,

quelque chose comme de la poussière d’âmes

qui monte et monte, stagne et approche

avec son escorte de corbeaux.

 

La mort n’est plus seulement un maître d’Allemagne

il y a tant de dialectes maintenant où lâcher les molosses,

jouer avec les serpents, hurler qu’il faut

creuser et creuser l’interminable fosse commune,

tant de prénoms qui sortent des enfers

sans leurs Eurydice de fumée,

tant de poids morts à porter,

à traduire, à cracher

dans toutes les langues blessées à mort

qui disent qu’un homme habite la maison

et que c’est un bourreau,

plus seulement un maître à l’oeil bleu

mais un milicien de partout

 

Comment se peut-il

que sans être incurable

on ne veuille pas guérir ?

 

On retourne à la ritournelle

qui broie du silence

et du rouge et du noir

sur les écrans du monde.

 

Où est cette tombe dans un souffle d’air

quand manque jusqu’au souffle

que l’infini est à l’étroit et l’absence

serrée dans un cadre vide ?

 

Monte du sol une fumée

qui n’a pas d’horizon, c’est

du soufre ou peut-être pas,

une maladie qui ne fait pas de flamme,

quelque chose comme du feu froid

qui monte et monte, stagne et approche

avec sa garde de potences.

 

La botte écrase la montre et le poignet,

l’heure est la même Sulamith, Margarete,

pour tous les maîtres d’Allemagne

qui donnent de la mâchoire en serbe ou en chinois,

en russe, turc, anglais, arabe, français, coréen,

l’heure est la même Leïla, Tséring, Marina,

pour tous les chiens qui aboient

après cette tombe qui ne retient pas un nom,

pas une ombre dans un souffle d’air.

 

Les langues blessées à mort disent qu’un homme

habite la maison et qu’il siffle

par-dessus les corps jetés aux corbeaux

alors que pour creuser et creuser

il ne reste personne.

 

Comment se peut-il

que sans être incurable

on ne veuille pas guérir ?

 

On retourne à la ritournelle

qui broie du silence

et du rouge et du noir

sur les écrans du monde.

 

Je n’ai ni les mots ni la langue

qui tue et chante tout à la fois.

Je n’ai voix assez rauque

assez exténuée, assez trouée…

Un homme qui ressemble à un autre

habite la maison.

Le maître d’Allemagne engrange en tous pays.

Il y a dans le décor des cadavres sans cause.

La mort est un bourbier recouvert d’oiseaux noirs.

 

Comment se peut-il

que sans être incurable

on ne veuille plus guérir ?

 

D’un bouteille jetée à la Vistule

sur le chemin de la chambre à gaz

remonte le message d’un anonyme

après quoi tout se tait :

                                       Le mot chien aboie-t-il ?

 

(1) « une tombe dans un souffle d’air ». Citation extraite du poème de Paul Celan : « Todesfuge » 

 

Vladimir Velickovic et André Velter : « Carnets de dessins »

La Main parle, éditeur, 2000

 

Du même auteur :

Sur un thème de Walt Whitman (18/12/2014)

Planisphères (15/10/2018)

Ce n’est pas pour ce monde-ci (15/10/2019)