zahradnicek_300_1_

 

Lettre à ma femme

 

Tu parles et te souviens.

Tu ignores où je suis, et n’imagine pas

que je suis assis ici, les mains vides,

hôte d’une sournoiserie hostile,

pour qui le soleil est devenu une rareté

et qui, tel Dante dans son enfer,

ne verra pas de sitôt d’étoiles,

ni la lune, le vent dans les arbres, pas plus que ton sourire chargé d’été.

 

Tu ignores où je suis, alors que moi, si près,

j’entendrais pour un peu comme tu passes en silence

devant les objets chers et familiers

pour ne pas réveiller les enfants. Il est tôt,

le soleil commence à brûler.

 

Cet immense soleil de vacances, de moisson,

gronde dans les rues et moi, dans ma cellule, je crois comprendre

que tout le monde là-bas, dehors, part pour une fête.

Pourquoi, sinon, s’exciteraient-ils tant en parlant, pourquoi seraient-ils si

     pressés,

en faisant vibrer tous les trottoirs ? J’entends cette fraîcheur de leurs pas,

cette impatience,

comme s’ils eussent prêté foi aux rêves des enfants

et couraient maintenant pour connaître

la vérité sur le miracle.

 

Toi aussi tu es là, quelque part. A l’église,

puis faire des courses. Tu te fais des soucis pour les enfants.

Que d’apparitions ne t’ont-ils pas données,

de miracles dont tu as la preuve.

Tu ne doutes d’aucun,

tu les garde tous en mémoire et aimerais tant m’en parler

si seulement j’étais de  retour.

 

Le petit se tourmente tant

pour moi, m’écris-tu.

Console-le, cesse de pleurer. Les journées de toute façon s’écourtent.

Le temps des décisions approche, quoi qu’il arrive.

Nous ne sommes pas seuls à souffrir ainsi, penses-y. Pense à toutes ces

     ruines

de familles défaites, à toutes ces braises qui s’éteignent.

Il ne serait pas décent de porter un trop grand bonheur

lorsque souffre Dieu, et qu’on a tellement sali

le visage de l’homme.

 

Traduit du tchèque par Petr Král

In, « Anthologie de la poésie tchèque contemporaine, 1945 – 2000 »

Editions Gallimard (Poésie), 2002

 

Du même auteur : Autrfois (14/10/2018)