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Elégie

 

J’aime la mer et ses teintes de songe un peu trop vert

juste assez bleu violet au soir qui vient

si tristement dans une odeur de sable froid

à l’heure où dans l’estuaire aux pétroliers

avancent les bateaux sous les nuages à la Boudin

 

Un soir de pluie sur les pelouses de l’hôtel Skodsborg Söbad

nous longions des vitrines mortes des confiseurs

Le casino  avait éteint la rouge ferveur de ses fuchsias

les villas s’endormaient dans un brouillard très Kierkegaard

lentement s’éclairaient les côtes de la Suède

 

Il y a longtemps de cela Nous avions des amours de plage

qui dès l’aube était de sel et de cerfs-volants

nous déjeunions de harengs crus et de bière Hamlet

et dès l’heure du thé le soleil à l’horizon baissait

La micheline rouge timbrait à la croix des allées

 

J’en ai longtemps connu de ces gazons d’aigue-marine

de ces roses de Picardie dans les jardins anglais

arrosées de jets d’eau aux couleurs d’arc-en-ciel

de ces ventilateurs de bars aux drapeaux frémissants

Tout paraissait léger comme à la jeunesse un destin

 

Il y eut les brouillards des quais les appels des bateaux

les ports et les néons qui cinglent au visage

les longues digues de verglas s’avançant dans la mer

le froid la neige au long d’interminables rails

où coule le genièvre dans l’odeur des jacinthes

 

Et puis le vent tourna et je vins à cueillir

aux talus interdits les roses de Touraine

et le haut bouillon-blanc des talus ferroviaires

mêlé à la fleur bleue des chicorées sauvages

quand le vent s’épaissit aux confins de la plaine

 

Dans la fraîcheur de l’aube où nait le chèvrefeuille

je partis tout au long des chemins et des haies

rapportant dans mes bras toutes les fleurs des bois

l’aconit violet et la gentiane amère

et de mauvais lilas couleur du souvenir

 

Aux jardins suspendus de Venise il y a

des arbustes fleuris qui s’accrochent aux pierres

des statues qui sourient de grands plaqueminiers

croulant sous les fruits lourds des oiseaux

qui ont peur des nuages et du vent et du ciel indigo

 

La mer vient au Lido s’épuiser sur le sable

une mouette se pose au sommet d’un duc d’Albe

surveille les bateaux s’enfuit dans un vol blanc

et la lune soudain au-dessus du Canal se lève

Qu’attendre encore ô dernière saison

 

Tout fut comme un fatal été qui se consume

 

Deauville – Elseneur – Venise, 1964 – 2004

 

Oeuvre poétique,

Editions de La Table ronde, 2006

Du même auteur :

 « J’ai laissé tant d’amour dans les villes d’Europe… » (08/09/2014)

Amsterdam – Rembrandtsplein (13/10/2016)