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Versets

 

1

     Qui voit la mort, il ne sait pas les poivriers sertissant d’or

     Ce haut livre de cimes où prend le fleuve son étal, ni ô mystère

     Sur le sable, les coqs, dormeurs inattendus.

 

     C’est le sable d’azur semé de sable noir, c’était la larme

     Qu’hier nous enterrions sur le rivage, près des voiles mortes.

     Et les gommiers, rêves du vent, de voiles vives,

 

     Ornent à peine la plaie muette des rochers ! C’est tout là-haut

     La solitude, puis un mouton que l’on égorge pour la fête,

     Tissant la lie de cette mort, quand vient le jour.

 

2

     Et le poète se connaît, pourtant s’adresse un plein d’autans,

     De tempêtes : c’est une mer qui se requiert, ne se mouvant.

     Comme une mer jalouse, elle-même amante, se déchire,

     Déchaînée, - jusqu’aux arbres, qu’elle ne peut atteindre.

 

3

     J’étreignais le sable, j’attendais entre les roches, j’embrassais

     L’eau puis le sable, les rochers – ce cœur des choses rêches, - puis

un arbre ! M’écriant

     Que le langage se dénoue et que telle se baigne, en ce lieu,

     Qui aurait allumé plus pur encore le mirage.

     - Les trois orties de l’ignorance ont poussé devant ma porte !

 

     Quel est ce lieu, quel est cet arbre sur la falaise

Et qui ne cesse de tomber ?

 

4

     Vous éleviez votre corolle, demandiez au jour l’essaim de ses yeux pâles,

où le fleuve s’efforce et les orages s’établirent.

     O ! défaisant le jour il met à jour des peuples des amours, - mais de quel

fleuve s’agit-il sinon d’orage,  où cette image aura baigné ?

 

     Et ainsi vague de la vague, de vous-même sans fin plage, êtes-vous réelle

de mer ou toujours plage de ce rêve ?

     (Et c’est de l’arbre descendant, même falaise, les rochers, ce cœur de sables,

cette mer !)

 

5

     Pollens ! Arbres neigeant, neigeuses semailles !

     Gémissez le souvenir de vos rêves dans le sol

     Et le front adouci de vos querelles dans le vent.

 

     Déjà l’hiver, déjà, et de nouveau ce silence.

     Un long voyage silencieux sans que l’eau rouge nous avive

     Un pur aller un pur grévage et une abside non moins pure

     Comme une Inde fabuleuse qui dépérit, soudain humaine,

     Et vient mourir en le miroir de votre mort.

 

6

     Je vois ce pays n’être imaginaire qu’à force de souffrance,

     Et qu’au contraire très réel il est souffrance d’avant la joie,

     Ecumes ! – à peine là, qui s’effarouche et meurt.

Comme on voit :

     « Sur les graviers, émerveillé de salaisons

     Un peuple marche dans l’orage de son nom !

     Et des lucioles l’accompagnent. »

 

7

      Encore, et inconnue, en qui la nuit épouse son aurore,

     Il n’est joie que sereine auprès des sables morts, il n’est miroir que

de vos corps

     Où la vague du temps dénude son été ! Celui

     Qui va nouant d’écumes sa parole et s’ébat au miroir du sable, – il

meurt pourtant.

     L’écume ne connaît la douleur ni le temps.

 

8

     Sable, saveur de solitude ! quand on y passe pour toujours.

     Ô nuit ! plus que le chemin frappé de crépuscules, seule.

     A l’infini du sable sa déroute, au val de nuit sa déroute, et sur le sel encore,

     Ne sont plus que calices, cernant l’étrave de ces mers, où la délice m’est infinie.

 

     Et que dire de l’Océan, sinon qu’il attend ?

 

9

     Par le viol sacré de la lumière imparfaite sur la lumière à parfaire,

     Par l’inconnue la douceur forçant la douceur à s’ouvrir,

     Vous êtes l’amour qui à côté de moi passe, ô village des profondeurs,

     Mais votre eau est plus épaisse que jamais ne seront lourdes mes feuilles.

 

     Et que dire de l’Océan, sinon qu’il attend ?

 

10

     Vers la chair infinie, est-ce attente brisée de la racine, un soir de grêle ?

     Ô ! d’être plus loin de vous que par exemple l’air n’est loin de la racine,

je n’ai plus feuille ni sève.

     Mais je remonte les champs et les orages qui sont routes du pays de

connaissance,

     Pures dans l’air de moi, et m’enhardissent d’oubli si vient la grêle.

 

     (Et que dire de l’Océan, sinon qu’il attend ?)

 

La terre inquiète

Edition du Dragon, 1955

Du même auteur :

« La forêt subitement hurle à la vie… » (01/09/2014)

Le premier jour (01/09/2015)

L’œil dérobé (0109/2016)

Pays (01/09/2018)