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Nous sommes à la perle, aux loges de l’orange,

Aux pointes de l’oursin, aux piquants de la bogue,

Aux rémiges du fou, aux nageoires de l’ange,

Au duvet de l’oison, aux soies du sanglier,

Au front grave et crineux du cheval de collier.

Nous sommes le réveil du bourgeon rédempteur,

Et la sève, et le sang au cœur même du cœur.

Nous sommes les printemps créés au creux des meules,

Le chaume, le glui, le feurre, les éteules,

L’ormille, le couseau, le sarment, la tonnelle,

L’air framboisé, l’air saturé de citronnelle,

Les empires du cèdre et les émois du tremble,

Les pétales quand le bouquet se désassemble,

Le lichen glaucescent sur les vieilles écorces,

La scille en bord de mer, la prêle d’onde douce,

L’hélianthe annuel au zénith de ses forces,

          La truffe d’été qui dort sous la mousse.

Nous sommes à la Nuit, déesse aux yeux ardoise

Paraissant retenir le fil du sablier.

Quelquefois nous avons une vision pantoise

Où frémissent les chairs d’un hibou crucifié.

Nous sommes fond de ciel et vagues s’enroulant,

La fétuque flottante et la molle méduse

                    Et le roseau qui ruse

                    Avec le vent hurlant

             Nous sommes vimaire du temps,

          Pluie aplatissante, éclairs serpentants,

                 Aquilon grand briseur d’épis,

                                   Et rompis

                                   Et brûlis,

                               Bois chablis et volis.

Nous sommes « aux oiseaux », et nos coudées sont franches

                              Les beaux soirs de frairies.

C’est nous encor, « gestueux » comme dix mille branches

                              Chiffonnes ou fleuries

Nous ressemblons au jour qui ralentit sa course

Pour voir ensoleillé son portrait dans la source.

                         Nous sommes l’abeille cirière,

                     Sur le chantier la fourmi menuisière,

En haut d’un picholin la cigale à tambour

Et le grillon dans la gloriette du four.

                         Nous fréquentons le troglodyte

                         Mignon dont le coeuret palpite,

Le pitchou, la lulu, la grande charbonnière ;

Nous parlons hirondelle, en rang sur la gouttière.

On se risque, renard rouge tout flair tout œil.

Nous habitons comme la loutre une catiche,

                         Nous funambulons avec l’écureuil,

                         Nous vivons le cerf qui dague sa biche,

Et nous jouons à la truitelle de ruisseau.

                         Nous sommes la dent carnassière,

                                  Le bec du tournepierre,

Et la serre du sacre, et l’ongle du pourceau,

               Nous sommes la fange et la neige sœurs,

Le soufre qui sort vif des sourdes épaisseurs,

                    L’émail des volcans, le silex nectique,

                              Oui, le porphyre du portique.

                                        Nous avons fait le pas,

                                        Du granit des brisants

                                        Au granit des gisants,

Et nous n’ignorons pas et nous ne savons pas.

Du sable remuant nous avons hérité,

Pourtant nous est venu l’astre en sa fixité.

Nous sommes terre d’os, nous sommes terre d’ombre,

                         Terre de vigne que l’on sombre,

Terre aux lèvres du matelot, terre amoureuse

                         Tendre à la force laboureuse,

Et de par la fraternité jamais éteinte

                                   Nous sommes terre sainte.

 

(Ode aux trois règnes)

 

Odes à chacun

Editions Gallimard, 1961

Du même auteur :

Ode à la neige (26/08/2014)

Le Duo d’Amour Fou (26/08/2015)

 « Je fais corps… » (26/08/2016)

 

Apoème 3 (26/08/2018)