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Le moteur blanc

 

V

Je sors

dans la chambre

 

comme si j’étais dehors

 

parmi les meubles

immobiles

 

dans la chambre qui tremble

 

toute seule

 

hors de son feu

 

il n’ y a toujours

rien

 

le vent

 

VIII

Déjà des araignées courent sur moi, sur la terre démembrée. Je me lève droit

au-dessus des labours, sur les vagues courtes et sèches,

                                                                                                       d’un champ

accompli et devenu bleu, où je marche sans facilité.

 

IX

Rien ne me suffit. Je ne suffis à rien. Le feu qui souffle sera le fruit de ce jour-là,

sur la route en fusion qui réussit à devenir blanche aux yeux heurtés des pierres.

 

X

Je freine pour apercevoir le champ vide, le ciel au-dessus du mur. Entre l’air et

la pierre, j’entre dans un champ sans mur. Je sens la peau de l’air, et pourtant nous

demeurons séparés.

 

          Hors de nous, il n’y a pas de feu.

 

XIII

Ce feu comme un mur plus lisse en prolongement vertical de l’autre et violemment

heurté jusqu’au faîte où il nous aveugle, comme un mur que je ne laisse pas se

pétrifier.

 

La terre relève sa tête sévère.

 

Ce feu comme une main ouverte auquel je renonce à donner un nom. Si la réalité

est venue entre nous comme un coin et nous a séparés, c’est que j’étais trop près de

cette chaleur, de ce feu.

 

XIV

Alors tu as ces éclats de vent, ces grands disques de pain rompu, dans le pays brun,

comme un marteau  hors de sa gangue qui nage contre le courant sans rides dont on

n’aperçoit que le lit rugueux, la route.

 

Ces fins éclats, ces grandes lames déposées par le vent.

.

Les pierres dressées, l’herbe à genoux. Et ce que je ne connais pas de profil et de dos

dès qu’il se tait : toi, comme la nuit.

 

Tu t’éloignes.

 

XV

Ce qui demeure après le feu, ce sont les pierres disqualifiées, les pierres froides,

la monnaie de cendre dans le champ.

 

Il y a encore la carrosserie de l’écume qui cliquette comme si elle rejaillissait de

l’arbre ancré dans la terre aux ongles cassés, cette tête qui émerge et s’ordonne, et

le silence qui nous réclame comme un grand champ.

 

Le moteur blanc

Guy Lévis Mano, 1956

Du même auteur : Cession (26/06/2016)