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Suite d’Automne

A la mémoire de Frantisek  Halas

 

1

Dans la couronne de terre

sommeille ce qui jadis, avide,

buvait le monde. Ce qui jadis

était une tête vivante, croquant

à belles dents la fleur vivante

d’amour et de mort alliés,

toujours liés dans la chair. Et nous

nous illusionnons qu’aujourd’hui

vous savez pour que ne nous effraie

votre rêve.

 

2

Il est trop long. On n’entend même

plus de lourd gémissements

nocturnes. On ne verra pas

la terre s’ouvrir dans un gloria

de cloches à toute volée,

quoiqu’on aime croire qu’une fois,

quelque part, cela arrivera. Seul

le feuillage restera, à moisir

sur la terre de longtemps

aplanie.

 

3

Et c’est nous, maintenant,

que votre couronne attend,

nous autres rescapés, nous

ici-bas. Le moindre mur blanc

nous effraie, le monceau d’argile

surgissant au jardin

du feuillage qui sent le mouillé

des sépultures. Que de temps

l’avez-vous combattu ; et le voici

à nouveau devant nous.

 

4

Les moindres signes de vie,

combien vous seraient-ils

plus chers ; et quelle soif,

quelle avidité enivreraient

vos sens d’avoir rien qu’une fois

le droit de regarder au-delà

de cette glorieuse couronne de terre

qu’on a mise en guise de fers

autour de votre tête

toute blanchie.

 

5

Les moindres signes de vie,

lustres des rues et des demeures,

cieux qui nuit après nuit

sombrent dans les couronnes

des arbres hérissés que novembre

commence de bûcher comme on bûche

aux carrières, à coups de laie,

des blocs de pierre. Pas hésitants,

parc déserté avec, au loin,

couples debout.

 

6

Les jours comme les aigles

des mythes anciens nous rongent

à l’aise, aujourd’hui,

comme ils te lacéraient jadis

en cachette dans les nuits

où résonnait le cri doux

de la tourterelle blessée

par le désir. Et le même tourbillon

qui te traquait comme une feuille

nous chasse à notre tour au sein

des rochers déserts.

 

7

Mais ton sang coule toujours

parmi nous, ton souffle brûle

encore ici, ton regard sombre

regarde encore dans les yeux

de ceux qui vivent, Pèlerin

de la douce terre qui est

et n’est plus, qui n’est pas

et qui est. Impossible d’y aimer

sinon à l’obscure et sinon

ce qui tue.

 

8

Et de la nuit des temps

des ombres montent et voilà

que tu y reconnais ce vieux monde

des hommes, toujours autre et toujours

le même – même, mauvais et nôtre.

Mauvais et nôtre, humain à faire peur

comme le souffle sinistre et brûlant

de celui qui a surpris sa femme

et son amant et les fit

pendre au portail.

 

9

D’abord on mit les amants

nus comme ils s’étaient connus

dans l’amour ; puis on les coucha l’un

sur l’autre, comme ils avaient dormi

dans l’amour ; puis on lia ces deux corps

horriblement nus avec une corde,

une corde de chanvre ; et enfin

on ne vit plus dans le noir

qu’un ombre pâle qui cherchait

du pied la terre

 

10

Au moins une ligne

par jour pour preuve

que j’existe. Au besoin

sur la feuille tombée

à la terre mouillée. Au moins

quelques mots chaque jour

à ta gloire effrayante Et crier

l’amour encore et toujours

avant de tomber sur l’herbe

comme la feuille.

 

11

Crier quand les sabots

du destin frappent au plus fort

le pavé, quand la terre

impatiente boit nos vies

de longtemps renversées

comme le verre sale de lait

au parc de l’automne. Et quand

resplendissent au plis beau

tes membres confluant

vers ton sein.

 

12

Au moins un soupir

par jour à la gloire

de ta splendeur, automne fait chair

qui secoue de sa tête

les tourbillons de feuilles

sur la face mouillée de la terre

comme s’il voulait secouer

son chagrin. Parler de toi

tout simplement comme le sang

gicle de l’artère.

 

13

Comme le sang gicle de l’artère,

parler sans détour. Comme le poumon

respire dans la poitrine,

chanter, mettre les yeux fermés

la main dans la braise

du monde. Bien sûr,

c’est normal. La gorge brûlée

te boire, gloire de l’été

convoitée plus encore

en automne.

 

14

Bien sûr, c’est normal :

 la gorge brûlée te boire,

gloire de l’été convoitée

le plus en automne. Et savoir

que la plus belle était celle

qui passa par ici en dernier,

la plus proche de la couronne

de terre. Si rien d’autre

n’est possible, laisser ici

une trace de sang.

 

15

Mais de ceci, ceci même

grand merci : que je puisse parfois

voir dans l’ombre briller un bras ;

et pour ceci, ceci même

un sanglot : que je puisse,

avant que la brume ne t’efface,

image de gloire de la vie,

boire à ton éclat. Quand la nuit

ouvrira sa bouche j’y tomberai

comme dans l’azur.

 

Traduit du tchèque par Xavier Galmiche,

en collaboration avec l’auteur

in, Jean Vladislav : « Soliloques »

Atelier La Feugraie éditeur,

14770 Saint-Pierre-la-Vieille,1995

Du même auteur :

Brumes (19/07/2015)

Laisses (06/07/2016)