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Symphonie 1959 de Paula

 

     Les mots du poème ont mûri comme de grands fruits ; voici le temps

où nous les pressons

     dans un cellier aux couleurs de votre vie.

     Tel en sera l’alcool, le poids de légende au fond des flacons, tels nous

serons au soir quand à la mi-lande

     le sergent des nuées dardera vers nous son éclat noir

     la pierre des séparations.

     Bénissez mes mains sur ma vendange, bénissez ce vin malheur et joie

et ciguë et caresse

     que tout encore vous soit dédié comme j’ai vécu,

     jusqu’à ma mort même.

     Rien n’a jamais compté pour moi que de boire votre présence votre

absence

     et la nuit chaude et la nuit douce selon que vous me la donniez.

     La foudre elle-même plantée entre mes épaules m’a assoiffé de vous

     cette année où elle est tombée :

     tout un or étrange et fou maintenant jusque dans les racines

     où je descends chaque matin me réinventer mon nom…

 

     Soyez louée par la souffrance ce pin d’arêtes que nous avons partagé

    et par les soleils rompus et par l’étoile qui s’est voilée

     et par les sources de vos mains en ces lointains où je n’ai pas su aller

     par la proche chanson du roitelet.

     Soyez aimée soignez bénie pour tous vos gestes

     tous vos chemins toutes vos pensées

     ce que je connais de vous et ces pétales que je ne saurai jamais réunir

     et qui m’auraient déclos le secret la rose de vous

     la bien-perdue ;

     Soyez bénie, Paula, comme vous bénissez ma vendange du vin tardif

     ce soir en ce cellier aux couleurs de votre vie.

 

     Il m’est advenu ce grand orage dès ma jeunesse ; sans doute n’y avez-

vous pas vu luire

     les sept rayons de printemps dont vous m’aviez-fait don

     les sept lumières et les sept raisons ?

     Mais ils vivaient sous le nuage. Rien n’a jamais pâli

     et le matin de l’amour hante encore ce lieu clos

     où nous mettons à dormir l’été.

     Appuyez-vous sur ma peine comme votre peine a la tiédeur de

l’ambre au bas de mon cou ;

     elle est meilleure que moi si violent et la vôtre a votre goût.

     Le vanneau là-bas déployé monte au vent au-dessus du marécage

     appuyez-vous avant que l’automne soit de retour –

     Voyez, l’orage va peut-être cesser

     une petite cavalerie bleue bivouaque au front du jour :

     Quelles nouvelles nous apportez-vous, chevaux ?

     Je n’ai rien aimé qui ne soit de vous.

 

     Cette jeunesse à la massue, hier, il faut lui pardonner, celle dont

vous avez tant souffert.

     Peut-être à mon insu témoignait-elle pout un feuillage jadis

poignardé dans mon enfance

     la beauté trop vite saccagée d’un visage dont je suis issu ?

     Je ne sais pas   

     je n’ai plus de souvenirs qui n’aient pas votre nom.

     L’autrefois flotte les yeux clos aux bras de l’étang

     Très tard nous irons le réveiller afin que je vous montre intact

     ce soleil de vous qui y brillait –

     juste avant que nous n’embarquions sous ses derniers feux…

     Me voilà revenu sans être parti, mon errance même vous appartenait.

     Je vous regarde et c’est mon seul paysage

     le seul où j’aie jamais été heureux

     mêmes sous la pluie de feuilles fanées

     que faisait le souffle toujours renaissant de l’orage.

     Sans doute n’y a-t-il pas d’amour sans rançon ?

     On naît aux blessures en même temps qu’on renaît dans les yeux :

     les vôtres les miens lesquels sont plus emplis de cendre

     lesquels brûlent plus lents sur notre vendange

     en ce soir d’été aux couleurs de votre vie ?

 

     Je vous ai aimée par la rose je vous ai aimée dans le cri

     Mais dans la rose rouge et le cri vous ne m’avez pas entendu

peut-être marcher mon long chemin du sang ?

     Je vous aimée dans la course de l’eau claire

     dans novembre aux bras coupés dans chaque printemps au

printemps rentrant d’exil

     Je vous aimée par les racines des fougères par toutes les

mains jointes de toutes les prières

     par tous les gestes d’amour toutes les caresses à chaque instant

de l’homme à la femme et de la bête à la bête sur la terre

     qui mettaient un grand miroir tremblé rien que pour vous sur

la terre –

     Je vous aimée par la haine des prisons par la liberté la mère

par la femme crucifiée et l’enfant déporté

     trahi sali

     perdu,

     par l’Esprit suspendu dans le vol de la colombe

     par le Père asservi dans le regard sans ciel de l’aveugle

     par tous les ruisseaux de mémoire coulant aux rides des

fronts purs d’aïeules

     par les cataractes et les tragédies

     par le deuil sans drame de l’alouette gouttant en larmes

d’argent frais aux joues de la prairie

     par les mille fusillés depuis si longtemps de notre espérance

     par tout ce qui s’endort chaque soir et chaque matin se retrouve

en vous

     Je vous ai aimée

     et pourtant je n’étais que ce condamné de moi-même sur la terre

     Je sors de geôle, à tâtons je repousse mon juge ma vie.

     Souvenez- vous ce sera si tôt l’automne encore une fois

     Paula c’est le soir lentement et les mêmes clartés l’Aigle et la

Lyre et le Berger et Véga

     gardez-moi de la malencontre des chacals qui hantent le pays bas :

     Je vous priais je vous prie encore

     les mêmes mots

     rien n’a changé ne changera aux syllabes du chant d’union

     Gardez-moi de la malencontre, mon amour sauvé, Paula

     - et de vos mains glisse un sourd éclat

     sur ma vendange en ce cellier où monte l’ombre

     soudain si tendrement humaine et qui comme toutes les fleurs

des abords du temps couché a votre forme

     vers l’aurore

 

La Dame de Pavoux

Editions Robert Laffont, 1965

Du même auteur :

« Je n'ai jamais connu dans sa vérité… » (25/07/2014)

Poème à mon père (21/05/2018)