yves_landrein_1_

 

     Tu cours dans la nuit des poteaux indicateurs, tu as sept ans,

broussailles, bitume, talus,  aboiements lointains des chiens,

grimaces tapies derrière les arbres. Au bout de la route, premier

étage dans la maison de la grande ville, l’étreinte avec le corps

désaffectée de ta mère.

     Des éclats de voyage se mélangent. Tu ne sais plus de quelle

nuit il s’agit, ni de quel coin de terre.  C’est une route où tu dis

qu’il te faut poursuivre, que tu ne peux faire autrement pour

étouffer le fracas dans vos têtes des pensées qui vous tuent. Tu

souffres de partir. Comme dans l’ancien devoir, l’ancienne séquence

avec le flou de la robe de chambre et le visage qui s’éloigne par la

vitre arrière de la 4CV noire. Elle a peut-être esquissé un geste de

séparation. Tu apprends combien tout devient loin. Tes pleurs

enfermés dan la voiture qui s’en va avec le cœur.

     Ils parlent tous, autour d’elle qui se tait, qui n’a plus la force de

parler, ni les mots. Tu la regardes comme une pensée. Elle a le

sourire de celles qui montent au ciel. Le bruit du moteur gomme

son sourire. Tu le liquéfies dans la distance. Tu deviens minuscule,

infiniment, et perdu. Tu ne comprends pas pourquoi ce mal où tout

s’engouffre. Tu es contraint de revenir sur tes pas, dans la répétition.

Là où l’amour apprend à mourir, presque au début. Tu es contraint

de revoir cette longue suite de chose cassées, la grande machine à

images qui t’a ôté de vivre. Abandonné, tu l’éprouves dans une

odeur de médication, et à regarder longtemps, le front contre la vitre,

les dernières maisons qui touchent l’horizon, où tu n’a jamais  appris

à aller.

     Elle ne connaîtra jamais ce fragment d’amour.

 

Il fait un temps de poèmes.

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men.

Filigranes Editions, 22140 Trézélan