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Se rencontrer. Paysage avec Joseph Sima

 

     La lune d’avril est rose ; la nuit circonspecte hésite à guérir la plaie du

jour. C’est l’heure où la falaise reçoit parole de la Sorgue. Le fracas des

eaux cesse. Mais la parole qui descendra de la falaise ne sera qu’une rumeur,

un pépiement. L’homme d’ici est à déséclairer. Ceux qui inspirent une

tendre compassion au regard qui les dessine portent en eux une œuvre qu’ils

ne sont pas pressés de délivrer.

 

     Quelque part un mot souffre de tout son sens en nous. Nos phrases sont

des cachots. Aimez-les. On y vit bien. Presque sans clarté. Le doute remonte

l’amour comme un chaland le cours du fleuve. C’est un mal d’amont, une

brusque invitation d’aval.

 

     Il n’y a pas de pouvoir divin, il y a un vouloir divin éparpillé dans chaque

souffle : les dieux sont dans nos murs, actifs, assoupis. Orphée est déjà déchiré.

 

     Parcourir l’espace, mais ne pas jeter un regard sur le Temps. L’ignorer. Ni

vu, ni ressenti, encore moins mesuré. A la seconde, tout s’est tenu dans le seul

sacré inconditionnel qui fût jamais : celui-là.

 

     Le combat de l’esprit sépare. Le sentiment est une plongée dans la mêlée

des quatre éléments absous au profit d’un livre élémentaire, à peine né, las

avant d’être ouvert.

 

     Je ne suis pas séparé. Je suis parmi. D’où mon tourment sans attente.

Pareil à la fumée bleue qui s’élève du safre humide quand les dents de la

forte mâchoire l’égratignent avant de le concasser. Le feu est en toute chose.

 

     Sima s’est battu contre elle, l’aurore dans le dos. Dès son enfance. Ce

n’est pas pour lui donner aujourd’hui du pain d’homme, comme aux petits

oiseaux. La muette mort se nourrit de métamorphoses désuètes, dans notre

paysage.

 

     L’existence des rêves fut de rappeler la présence du chaos encore en nous,

métal bouillonnant et lointain. Ils s’écrivent au fusain et s’effacent à la craie.

On rebondit de fragment en fragment au-dessus des possibilités mortes.

 

     Sur la motte la plus basse, un bouvreuil… Sa gorge a la couleur de la lune

d’avril. Il était pour partir quand je suis arrivé.

 

Fenêtres dormantes et porte sur le toit. 1973-1979

Editions Gallimard, 1979

Du même auteur :

Congé au vent (02/05/2014)

« J’ai ce matin, suivi des yeux Florence … » (02/05/2015)

« La contre-terreur c’est ce vallon… » (02/05/2016)

Fièvre de la Petite-Pierre d’Alsace : (02/10/2018)

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud (02/05/2019)