Paul-Claudel_medium[1]

 

La Muse qui est la Grâce

 

     Encore, encore la mer qui revient me rechercher comme une barque,

     La mer encore qui retourne vers moi à la marée de syzygie et qui me

lève et remue de mon ber comme une galère allégée,

     Comme une barque qui ne tient plus qu’à sa corde, et qui danse

furieusement, et qui tape, et qui saque, et qui fonce, et qui encense, et qui

culbute, le nez à son piquet,

     Comme le grand pur sang que l’on tient aux naseaux et qui tangue sous

le poids de l’amazone qui bondit sur lui de côté et qui saisit brutalement

les rênes avec un rire éclatant !

     Encore la nuit qui revient me rechercher,

     Comme la mer qui atteint sa plénitude en silence à cette heure qui joint

à l’Océan les ports humains pleins de navires attendants et qui décolle la

porte et le batardeau !

     Encore le départ, encore la communication établie, encore la porte qui

s’ouvre !

     Ah, je suis las de ce personnage que je fais entre les hommes ! Voici la

nuit ! Encore la fenêtre qui s’ouvre !

     Et je suis comme la jeune fille à la fenêtre du beau château blanc, dans

le clair de lune,

     Qui entend, le cœur bondissant, ce bienheureux sifflement sous les arbres

et le bruit de deux chevaux qui s’agitent,

     Et elle ne regrette point la maison, mais elle est comme un petit tigre

qui se ramasse, et tout son cœur est soulevé par l’amour de la vie et par la

grande force cosmique !

     Hors de moi la nuit, et en moi la fusée de la force nocturne, et le vin de la

Gloire, et le mal de ce cœur trop plein !

     Si le vigneron n’entre pas impunément dans la cuve,

     Croirez-vous que je sois puissant à fouler ma grande vengeance de paroles,

     Sans que les fumées m’en montent au cerveau !

     Ah, ce soir est à moi ! ah, cette grande nuit est à moi ! tout le gouffre de

la nuit comme la salle illuminée pour la jeune fille à son premier bal !

     Elle ne fait que commencer ! il sera temps de dormir un autre jour !

     Ah, je suis ivre ! ah, je suis livré au dieu ! j’entends une voix en moi

et la mesure qui s’accélère, le mouvement de la joie,

     L’ébranlement de la cohorte Olympique, la marche divinement tempérée !

     Que m’importent tous les hommes à présent ! ce n’est pas pour eux que

je suis fait, mais pour le

     Transport de cette mesure sacrée !

     O le cri de la trompette bouchée ! ô le coup sourd sur la tonne orgiaque !

     Que m’importe aucun d’eux ? Ce rythme seul ! Qu’ils me suivent ou non ?

Que m’importent qu’ils m’entendent ou pas ?

     Voici le dépliement de la grande Aile poétique !

     Que me parlez-vous de la musique ? laissez-moi seulement mettre mes

sandales d’or !

     Je n’ai pas besoin de tout cet attirail qu’il lui faut. Je ne demande pas que

vous vous bouchiez les yeux.

     Les mots que j’emploie,

     Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes !

     Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce

sont vos phrases mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre !

     Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.

     Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je

foule les eaux de la mer en triomphe !

 

Cinq grandes odes

L’Occident,1910

Du même auteur : 

Eventail (26/04/2015)

L’ Esprit et l’eau (26/04/2016)

Le cocotier (26/04/2018)

Verlaine (26/04/2019)