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Patmos

 

Dans la ruelle pavée de mer

trois vieilles vêtues de noir

éclairées du blanc d’un mur

accueillent la nuit.

 

Le chœur antique me salue sur le seuil

les voix très hautes déraillent un peu

sous la cendre endormie des deuils

frissonne la mémoire d’un feu.

 

La pêche fut bonne cette année

je me souviens de la peur dans les fonds,

le combat obscur, la lueur clouée,

un timbre éteint dans la musique –

 

cela bouge encore dans la chair

tant de ténèbres soudain à creuser

sur le chemin tu ne sais pourquoi

où chantent les Erinyes –

 

 

 

chair d’ombre tel un fruit ouvert

par le miroir tranchant des eaux –

 

dans l’air arrêté les nervures

luisantes des vols disparus –

 

comme elle nage la lumière !

légère et souple entre les dents

de dragons s’ébattant dans les gouffres

d’une Chine de l’âme inoubliée

leurs griffes lacèrent l’édredon de nuages

ah, les flocons brûlants de leur souffle !

 

et l’aile noire du pinceau

frôla le vent qui bouge à peine

les bambous sur le muet, muet

papier de Chu Ta –

 

vie brûlée vive

d’une soif implacable

 

 

 

 

l’été frileux dans ses décombres

montagnes et lueurs craquelées

la chaude nudité du temps

venue de si loin m’irriguer

de tout l’étonnement de l’amour –

 

 

 

épeler lentement sur la table rugueuse

ces images dont sombre le dessin

ceci n’est pas, cela est.

Et tout ce que ta parole avait pouvoir

de lier, se délite, se fragmente, se sépare.

Peu de choses, débris.

Règne tout autour la sereine démesure.

Tu réchauffes encore dans ta voie émue

toutes choses s’abreuvant à soif et à sel –

le sifflement sur les crêtes de lumière

toujours même quand s’éteint le jour

la migration des sources, cette part

nomade de l’âme levée dans la pierre

dans les fosses et les failles impensées.

Et c’est une eau tranquille lavant le corps

vin qui éveille l’inconnu d’un visage –

cela est.

 

 

 

en toi la barque des nuits d’été

tout à coup dérive et tu regardes sur ta main

la lumière des étoiles déjà mortes.

Quelqu’un te prend la bouche pour parler

et c’est la même soif au-dedans

à la même soif puisée –

 

 

 

des vents se lèvent et s’égarent

 

cet angle droit de nos murs

divise nos yeux en clair et en ombre

où glisse sans heurt le blanc immaculé

de l’ange sans honte de nos peurs

 

et comme la clarté fouille dans les plis !

comme elle bondit dans l’obscure mêlée

de corps de mots de couleurs

ou ces labours ces membres brisés

trouveront-ils leur visage ?

 

 

 

des forces inconnues de nos mains

jouent avec l’encre de la nuit

encre fendue, encre éclaboussée

le blanc qui vole dans la soie des murs

et Wang L’Encre aimait le vin

ne s’arrêtait de peindre jamais

les pins et les pierres

et personne jamais ne sut son nom

ni d’où il venait –

 

 

 

dans la chute sans pli du ciel d’été

un olivier noue et dénoue

son obscur désir de clarté –

 

odeur de café sous le platane

un bleu brodé de petites fumées

de mélancoliques fins du monde

Ah ! Hélène, folle Hélène !

flamme sillage parfum et dans la nuit

l’eau décousue par les feux

geste qui touche un instant

le sombre jardin du corps -

 

 

 

               fenêtres closes

               paupières ridées

               tous feux éteints

               la chaleur dérive

               cailloux frileux

               dans le vent affamé –

 

 

 

départ

Nous rangeons des couleurs

dans le gris des cales

kalo khimona !

Sur vos cordes grinçantes

dansez, dansez

la cendre aux épaules

la gorge rieuse

sur les fonds opaques

quand déraillent les jours

dansez encore –

 

ombres blanches

qui passez dans la chaux

et je pense à Ulysse

aux sanglots des hommes

quand l’aveugle annonce

le retour difficile –

 

 

 

comme si une main venait tendre

l’unique corde sur l’arc de silence

et l’autre allumer l’entraille de la pierre –

 

comme si une oreille pouvait entendre

le soufflet de forge dont parle Lao tseu

ou les nappes d’eau sous les dalles du temps –

 

comme si le rêve pouvait résister

à l’acier du soc et du couteau

chaque jour à l’aube aiguisés –

 

comme si l’œil pouvait déchiffrer

la dentelle de l’eau, la vapeur qui roule

sur les bords de nos pages désertées –

 

 

 

la flamme douce  et l’autre qui dévaste

le tendre feuillage du chuchotement nocturne

le brun berceau du toucher sous les doigts –

 

la rumeur liquide qui se déverse dans l’ombre

et nul marbre et nul fer qui ne soient bougés

par le sombre scintillement qui chante et qui tue –

 

parole brisée, flocons de voix dans le gel

frappements en désordre du cœur

la pensée décousue dans les bruits de la mer –

 

 

 

tu vas et tu viens

tu attends et tu es comblé

tu désespères et tu tombes

tel qu’en toi-même

dans la clarté brutale –

 

tu cours encore à une faille

vérifier, comprendre, nommer

ce vent, saisir une chose

un regard qui t’ensanglante

et tu creuses la douleur

sous l’amas de boîtes vides

l’oxygène dans la fumante

épaisseur mal brûlée –

 

souviens-toi de l’agrafe d’or

d’un feu qui augmente

et l’eau tremble dans l’œil

penché sur un geste si simple

qui déchire un temps un lieu

la fièvre d’un vert allumé

aux fonds si jeunes du toucher –

 

 

 

la paille sous les doigts

craque dans la boue

d’un continent de nuit –

 

 

 

 

il y a si longtemps que j’essaie

de toucher la nuit les fronces légères

que fait l’eau dans le silence –

 

toucher dans le corps frileux, froissé

le souffle de Dieu sur les eaux 

cette chose qui éclaire mes images

et parfois de si loin les déchire

 

les yeux de nuit un instant grand ouverts

regardent chaque son ou battement brûler

d’un insoutenable qu’il faut soutenir –

 

 

 

 

tout le rayonnement de midi

moulu dans une poussière d’eau

le vent souffle quand il veut

dans nos mots dans nos gestes

brouillant là, éclairant ici

sans distinction de joie et de douleur –

 

 

 

 

c’est nuit encore dans le ciel

pourtant au ras des eaux les vents

déshabillent les fonds de la pensée –

 

à la seule lumière des mains

la bouche et l’oreille prises

dans l’effroi sans couture –

 

 

 

 

encore le matin, la bourrasque levée

je ne sais où sans seuil et sans porte –

tu rassembles des pierres, du bois pour le feu

l’esprit tout entier dans la main

peu à peu construit la chaleur

tandis qu’au-dehors le jour vieillit –

 

Patmos

Pierre-Alain Pingoud, éditeur, Lausanne (Suisse), 1989

Du même auteur :

La maison près de la mer, II (29/03/2016)

Nuits (29/03/2018)