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Les écrits s’en vont

 

Le satin des pages qu'on tourne dans les livres moule une femme si belle

Que lorsqu'on ne lit pas on contemple cette femme avec tristesse

Sans oser lui parler sans oser lui dire qu'elle est si belle

Que ce qu'on va savoir n'a pas de prix

Cette femme passe imperceptiblement dans un bruit de fleurs

Parfois elle se retourne dans les saisons imprimées

Et demande l'heure ou bien encore elle fait mine de regarder des bijoux bien

     en face

Comme les créatures réelles ne font pas

Et le monde se meurt, une rupture se produit dans les anneaux d'air

Un accroc à l'endroit du coeur

Les journaux du matin apportent des chanteuses dont la voix a la couleur

du sable sur des rivages tendres et dangereux

Et parfois ceux du soir livrent passage à de toutes jeunes filles qui mènent

des bêtes enchaînées

Mais le plus beau c'est dans l'intervalle de certaines lettres

Où des mains plus blanches que la corne des étoiles à midi

Ravagent un nid d'hirondelles blanches

Pour qu'il pleuve toujours

Si bas si bas que les ailes ne s'en peuvent plus mêler

Des mains d'où l'on remonte à des bras si légers que la vapeur des prés dans

     ses gracieux entrelacs au-dessus des étangs est leur imparfait miroir

Des bras qui ne s'articulent à rien d'autre qu'au danger exceptionnel d'un corps

     fait pour l'amour

Dont le ventre appelle les soupirs détachés des buissons pleins de voiles

Et qui n'a de terrestre que l'immense vérité glacée des traîneaux de regards

sur l'étendue toute blanche

De ce que je ne reverrai plus

A cause d'un bandeau merveilleux

Qui est le mien dans le colin-maillard des blessures.

 

 

Le Revolver à cheveux blancs

Editions des Cahiers libres, 1932

Du même auteur :

Union libre (17/01/2014)

Ode à Charles Fourier (23/01/2015)

Plutôt la vie (23//2016)

La lanterne sourde (23/01/2018)

« On me dit que là-bas... » (23/01/2019)