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XIII

 

il y a un bien beau pays dans sa tête

là où la promesse du ciel le touche avec sa main

nue est la peau du ciel et écorchée par les grappes de rochers

les raides itinéraires des convois de ronces

ont limité de l’air les fiévreux profils

et dans la citerne de sa mémoire l’essaim des peuplades

mûries dans les perfides nivellements

désagrège l’écume haletante la raison sans issue

son maudit chavirement transit là où finit ta volupté grandit le vide

se casse l’éperon des steppes sordides contre la piste des dolmens

ventilateur râclant dans le cercueil de résonance du ravin

ravin grisé de profondeurs gémissantes

capitonné de fines écritures de vertiges dédaigneux et d’algues

nos regards glissant de verticale en verticale  se dissolvent

dessinent des yeux d’huile sur leur flaque

ainsi je te regarde au pied de la montagne

assise comme la nuit est prête à se répandre

et sur les marches creusent  qu’enfilent tes allures

s’est faufilé lé mort haleine d’apaisement

 

*

mais sur la passerelle qui tient dans sa balance

le plateau de la rive et le pont du navire

tu chancelles flux du jour

portant les petits miracles de tous les jours

sur le flot de tes bras et derrière toi la nuit geigne

avec des torches et du gibier elle vient éparse

déboutonnée jetant dans les fossés et dans les mines

de gros morceaux de gras orient

et le vent se lève écartant la nuit suffoquante

comme crient au secours les yeux écarquillés

et bras en l’air frappant les guenilles de l’air

et déchiquetée  par des accès de chacal dans les montagnes

la nuit se laissa choir couche par couche dense

cataracte en gradins d’asthme descendant dans les arènes

battue vaincue muette jusqu’à l’ouverture des portes du lendemain

 

*

une courbe jetée au loin frémit dans le regard

le vol durci d’acier d’un oiseau oblique

d’hiver est son remous de diamant le bec

tirant son crissement acide sur le verre dépoli

qui sur le vierge abîme te porte insondable

repas de deuil gisant dans un flocon blafard de brume

 

*

ne sens-tu pas la longue égratignure sur ta poitrine tendue

prolonge du violon la passagère humeur

taillé dans le talus le fil de la rivière

cheveu perdu une larme une lame de couteau

a fui la plainte oisive de la crête de craie

qui émergeant des fards écarte les pétales

et sur les plaines enceintes de villageois espoirs

amoncelle des blancheurs successives de lit

 

*

les grottes se creusent dans l’amas de ton âge

d’où descendent de robustes stalactites

et le froid éteint l’air grisonnant

pareilles à la folie les morsures calcaires que les songes ont

     glacées

le long des paupières de la terre ouverte avec les ongles

ont tracé dans ta vie les sanglantes obscurités

dont les sentiers vivants sont seuls ma lumière

et loin dans la tempête de l’être est blottie l’enfance des passions

massée en débris de cris ardents de craintes

à la racine du monde dans les berceaux des germes

l’homme nidifie ses sens et ses proverbes

 

*

tressés de cils les puits inarticulés sur les récits

abritent le matin dénudé de doute et de prière

soulève le couvercle de la prison des voix

que même à la dérive elles puissent humer l’éloquence des chocs

et démêler les convulsions les culbutes des signes

s’accrocher aux caps mauvais sourcils du monde

qu’elles puissent retourner la trajectoire de l’ordre

ou abreuver la marche des sourires le long des caravanes

le sol qui oublié sur le cadran des vignes

fermente le sel de nos étreintes remet sur la voie

la soucieuse chair hésitation latente.

 

*

vois-tu l’alignement de cadavres en moi

c’est le pont des douleurs en rangs coagulés d’âges

la mourante oscillation des sentiments qui ne s’allument plus

au frottement des yeux contre la dure lumière tu vois

malgré l’argument à jeter des lettres de pluie dans la boîte à ordures

les plantes grimpantes de tes veines

luttent avec le poids de la lumière escarpée

spasmodiques leurs doigts encerclent ma tête et la nuit

dégage les lois du carrousel d’épines

cerveau dont les canaux à l’aube aboutissent

au nœud du jour et de la nuit quand ils se serrent les mains

à la source des routes bordées de duvets et de dents

le temps court les rues le long des adieux

tandis que sur l’écran les jongleries du démon remonté

crépitent en fugitives étincelles tissées d’eau

et dans les cœurs les sonneries des fanfares épaisses

portent les années à la conquête des courroux

maintenant la coupole du silence enfonce son bonnet sur la ville

un ange ne craint pas de rester suspendu en l’air

après avoir jeté la clef par la fenêtre

quel est ce sourire perpétuel qui nous regarde

et que les nuits d’été nous appelons mystère

le secret à ton oreille fait pousser des fleurs des fruits en boucles

    d’oreilles

l’alphabet de ton collier de dents

tu es si belle que tu ne le sais pas

à la lueur des colonnades antiques cadenas de rimes

il porte au ciel sa lettre d’amour

sans le trouver sans le trouver

le train déchire le pays

 

*

les plans enveloppent les plantations

les plans déploient leurs plumes de paon

sur le front des auréoles mais à l’abri

le grand tailleur coupe les herbages de la terre

étalées les rumeurs des oasis sèchent d’un pôle à l’autre lobe d’oreille

défiant les cimes apoplectiques

l’oiseau s’écrase se rue de crise en crise

vers les écumants torrents de crinières et de malaises

là-haut les glaces brisées sur la tête du pays

carillonnent du ciel les glorieux reflets

montagnes lisses et musclées sur lesquelles les voix se cabrent

montagnes drapées dans des flores d’infini

boucliers incrustés dans les glabres chairs

car les météores s’affranchissent des vertus spectrales

cuirasses froissées dans les poches océan

montagnes peignées lacérées et drues crevasses

le lacet des flancs en pente serre le corset de la vallée

les clameurs martèlent les soutes de l’être

et parsemé de pierreries le lézard sablonneux traîne sa trace de

     sentier

défriche la glace encombrée de crustacés

parcourus par les faucilles tombent

des jets d’éclair les rudes coups

dans le tambour des jeux massifs

 

*

ainsi s’entasse l’homme ramassant les générations perdues

des paniers de vendange

dans le sac de la colline que d’autres tourments rouleront devant eux

chacun sa tourmente d’un bout à l’autre serrant les brides des chemins

brisant les serres où servent les nains

chacun sa tourmente d’un bout à l’autre chante

aux tournants dangereux

menant les mères et les plantes par la main

que d’autres tourments rouleront devant eux

tombeaux de vin tournant au son des averses l’orage

assourdis les étés  de nos couches dans le sang

jusqu’à l’éclat  des bornes en solaires morceaux de houle

les barques craquent à l’appel affalé du traître fond

par lequel glisse fugitif  un autre fond tombant de fond en fond

de transparence en transparence il n’y a que les sondes astrales

     qui ramassent

des heures de verre la céleste moisson

mais l’homme à ses peines se confie

et dans les greniers de sa tête les rats se gorgent d’infini

homme marqué de ponctuations mortuaires

balayé à l’intérieur par les courants de frénésie et d’air

le hibou figé sur ton épaule

t’enfonce dans la tête sa dure clairvoyance

la stérilité du châtiment fixe

 

*

maigre puits moulin tourné par l’âne funéraire

l’enchevêtrement des couronnes de détresses

les mains de l’escalier roulant

déversent des hommes qui s’aplatissent et s’engouffrent en piles

     transparentes

dans le détroit sans fin et sans augure

l’ouragan a retiré sa loterie de leur nuit

a retiré les étoiles de leurs yeux

et les cloches de la nuit il les a renversées dans la mer

et les mers aussi il les a renversées

voilà ce que nous savons des mers renversées dans le puits du ciel

 

*

cependant de la lumière le halo caillé

une tiare d’encens sur le chef du promontoire

éclôt des nattes saturniennes

et debout incandescente lampe ton cœur dans la main

cueilli dans les urnes débordantes d’angoisses

phare clignant du soleil

ton œil passé par tous les trous les défaillances des heures

prophétise la surprenante clarté du chemin

 

*

qui nous sortira des encombrements des choses et de la chair

les applaudissements de la mer se brisent contre toi

digue tragique et raidie sur la première marche de l’amphithéâtre

vieux pli de pierre sur le front éprouvé du monde

les épaves et les décombres jetées dans la mer

et celles de la mer dans le monde

soucieuse ride de terre congestionnée

amarrée dans la gorge des ténèbres marines

cramponnée à la noirceur de la poupe hardie de l’avenir

faisant face aux griffes fonçant dans les vagues debout

sillon trempé dans l’inconcevable imprécation du temps

jusqu’à la consommation des siècles

jusqu’à l’épuisement des cyclones dans les entrepôts élyséens

pauvre petite vie perdant pied chaque jour

culbutée basculée précipitée pauvre vie

pauvre vie harcelée par les présages fauves piétinée

et pourtant : mâchoire d’inébranlable éternité et insolence

fortifiée et crénelée jusqu’au sommet de dieu

que nul oeil n’a pu gravir

nulle joue chauffer d’humaine tendresse

mais à quoi bon gravir le pic filtrer les nues

quand l’humaine tendresse ne sait plus chauffer mes joies

qu’importe l’ami le seul la nuit l’ennui

je porte en moi la mie de pain la mort l’ami

et le degré de froid chaque jour augmente en moi ami

devient ami qu’importe l’habitude

qu’importe l’ami le seul la nuit l’ennui

un jour un jour un jour je mettrai le manteau de l’éternelle

     chaleur sur moi

enfoui oublié des autres à leur tour oubliés des autres

si je pouvais atteindre le lumineux oubli

 

L’homme approximatif

Editions J.O. Fourcade, 1931

Du même auteur :

« dimanche lourd couvercle… » (17/06/2014) 

Il fait soir (15/07/2014)

Sur le chemin des étoiles de mer (22/01/2016) 

Terre invisible (22/02/2018)

« la tête rampe... » (22/02/2019)