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Je ne t’enverrai pas de poème, mon ami.

Que te dirais-je

Sinon que la nuit est la même sur Port-au-Prince et Saint-Malo

Seule change la couleur de l’eau.

Que te dirais-je

Sinon que les garde-côtes américains ont encore repêché des Haïtiens

Au large de la Floride

Pas loin des requins.

Que te dirais-je sinon que nos vies sont tristes

Comme celle des vieux couples qui font chambre à part.

 

Quand je sors

Je vois des hommes qui marchent vers le dehors des choses,

Pourtant ils savent que ce n’est jamais le pain

Ni la paix

Qui les attendent au bout de la rue.

Quand je m’arrête,

Je vois cet homme à bout de course qui regarde la mort du dedans

Mais l’arbre est trop sec pour le poids d’un pendu

Ou trop triste

Ou trop vieux,

Et pourquoi l’homme demanderait-il à l’arbre de signer sa défaite ?

Tous les matins

Je vois cette femme sans jouissance ni espérance

Les bras ouverts

Tous les matins, elle blesse ses genoux sur les marches d’une église.

 

Je ne t’enverrai pas de poème, mon ami.

Comment dire la présence de la mort dans la vie ?

Longtemps j’avais gardé un morceau de lune dans ma poche

Pour sérénades et ritournelles

Et puis beaucoup de mort sont passés dans ma vie

Je ne sais lequel de mes morts a emporté mon bout de lune

J’ai donné en cadeau mon désir de poèmes

A ceux que j’ai aimés et qui ne sont plus.

Tout ce que je puis t’offrir

De l’autre côté de la mer

C’est un silence qui fait naufrage.

 

Il fait un temps de poème. Volume 2

Textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men

Filigranes Editions, 22140 Trézélan, 2013