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Quand sur moi je jette les yeux,

À trente ans me voyant tout vieux,

Mon coeur de frayeur diminue :

Étant vieilli dans un moment,

Je ne puis dire seulement

Que ma jeunesse est devenue.

Du berceau courant au cercueil,

Le jour se dérobe à mon oeil,

Mes sens troublés s'évanouissent.

Les hommes sont comme des fleurs

Qui naissent et vivent en pleurs,

Et d'heure en heure se fanissent.

Leur âge, à l'instant écoulé,

Comme un trait qui s'est envolé,

Ne laisse après soi nulle marque ;

Et leur nom, si fameux ici,

Sitôt qu'ils sont morts, meurt aussi,

Du pauvre autant que du monarque.

Naguère, vert, sain et puissant,

Comme un aubépin florissant,

Mon printemps était délectable.

Les plaisirs logeaient en mon sein ;

Et lors était tout mon dessein

Du jeu d'amour et de la table.

Mais, las ! mon sort est bien tourné ;

Mon âge en un rien s'est borné,

Faible languit mon espérance :

En une nuit, à mon malheur,

De la joie et de la douleur

J'ai bien appris la différence !

La douleur aux traits vénéneux,

Comme d'un habit épineux

Me ceint d'une horrible torture.

Mes beaux jours sont changés en nuits, 

Et mon cœur, tout flétri d'ennuis,

N'attend plus que la sépulture.

Enivré de cent maux divers,

Je chancelle et vais de travers,

Tant mon âme en regorge pleine ;

J'en ai l'esprit tout hébété,

Et, si peu qui m'en est resté,

Encor me fait-il de la peine.

La mémoire du temps passé,

Que j'ai follement dépensé,

Épand du fiel en mes ulcères ;

Si peu que j'ai de jugement,

Semble animer mon sentiment,

Me rendant plus vif aux misères.

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Du même auteur : Epitaphe  (27/12/2017)