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Chant de la moisson

 

 Je suis un moissonneur dont les muscles se reposent

au coucher du soleil. Toutes mes avoines sont

coupées. Mais je suis trop glacé et trop fatigué

pour les lier, et j’ai faim.

Je craque un grain entre mes dents. Je ne le goûte pas.

J’ai été dans les champs toute la journée. Ma gorge est sèche.

 

J’ai faim.

 

Mes yeux sont collés avec la poussière des champs d’avoine au

     temps de la récolte.

Je suis un homme aveugle qui regarde fixement

les collines, en cherchant les champs voisins

hérissés de meules.

 

Ca serait bon de les voir… courbes, fendus, des

manches de faucille avec leurs cercles de fer.

Ca serait bon de les voir, collés de

poussière et aveugles. J’ai faim.

 

(Le crépuscule est une gaine étrangement

crainte dans laquelle leurs larmes sont étourdies)

Ma gorge est sèche. Et devrais-je appeler, un grain

craque comme les avoines…ého –

 

J’ai peur de les appeler. Quoi, s’ils m’écoutaient,

et m’offraient leurs grains, leurs avoines,

ou leur froment ou leur blé ? J’ai été dans

les champs toute la journée. Je crains de ne

pouvoir le goûter. Je crains de connaître ma faim.

 

Mes oreilles sont collées de la poussière des champs

d’avoine au temps de la récolte.

Je suis un homme sourd qui s’efforce d’entendre

les appels des autres moissonneurs dont les

gorges sont aussi sèches.

 

Ce serait bon d’entendre leurs chansons…

moissonneurs de la canne aux tiges douces,

coupeurs de maïs… quoique leurs gorges

craquent, que l’étrangeté de leurs voix

m’assourdisse.

 

J’ai faim… Ma gorge est sèche… Maintenant que

le soleil est couché et que je suis glacé, j’ai

peur de les appeler. (Eho, mes frères).

Je suis un moissonneur. (Eho) Toutes mes

avoines sont coupées. Mais je suis trop fatigué

pour les lier. Et j’ai faim. Je craque

le grain. Il n’a pas de goût. Ma

gorge est sèche…

 

O mes frères, je bats mes paumes, encore délicates,

contre le chaume des ma moissons. (Vous

aussi battez vos paumes délicates). Ma

douleur est douce. Plus douce que les

avoines ou le froment ou le maïs. Elle

ne m’apportera pas la connaissance de ma faim.

 

Traduit de l’anglais par Eugène Jolas

Anthologie de la nouvelle poésie américaine

Librairie Kra éditeur, 1928

 

Harvest song

 

I am a reaper whose muscles set at sundown.

All my oats are cradled.

But I am too chilled, and too fatigued to bind them.

And I hunger.

 


I crack a grain between my teeth. I do not taste it.


I have been in the fields all day. My throat is dry.

 

I hunger.

 


My eyes are caked with dust of oatfields at harvest-time.


I am a blind man who stares across the hills,

 

seeking stack'd fields of other harvesters.



It would be good to see them . . crook'd, split,

 

and iron-ring'd handles of the scythes.

 

It would be good to see them, dust-caked and blind. I hunger.

(Dusk is a strange fear'd sheath their blades are dull'd in.)

My throat is dry. And should I call, a cracked grain like the oats...eoho--

I fear to call. What should they hear me, and offer me their grain, oats,

 

or wheat, or corn? I have been in the fields all day. I fear I could not taste it.

 

I fear knowledge of my hunger.

My ears are caked with dust of oatfields at harvest-time.

I am a deaf man who strains to hear the calls of other harvesters

 

whose throats are also dry.

It would be good to hear their songs . . reapers of the sweet-stalk'd cane,

 

cutters of the corn...even though their throats cracked

 

and the strangeness of their voices deafened me.

I hunger. My throat is dry.

 

Now that the sun has set and I am chilled, I fear to call.

 

(Eoho, my brothers!)

I am a reaper. (Eoho!) All my oats are cradled.

But I am too fatigued to bind them. And I hunger.

I crack a grain. It has no taste to it.

My throat is dry...

O my brothers, I beat my palms, still soft,

 

against the stubble of my harvesting.

 

(You beat your soft palms, too.) My pain is sweet.

 

Sweeter than the oats or wheat or corn.

 

It will not bring me knowledge of my hunger. *

 

Cane,

Boni & Liveright, New-York, 1923

Poème précédent en anglais :

John Ashbery : La seule chose susceptible de sauver l’Amérique / The one thing that can save America (24/11/2016)

Poème suivant en anglais :

Walt Whitman: Chanson de moi-même / Song of myself (28/0172017)