jean_malrieu1_1_

 

Nuit d’herbe

 

Nuit d’herbe, nuit mise à nu, nuit d’ignorance, nuit de refus,

Je gémis. La barque à l’ancre se soulève. Le dernier flot de la

     marée accourt.

Ne crains rien des douleurs de l’amour. Les oiseaux dorment.

     Le vent ne sait où se poser. Il se repose.

Et sans maître habité par la nuit, je suis aussi ce bateau-fou.

Beau temps, n’est-ce pas, timonier ?  

Beau temps de minuit, beau temps de l’amour.

Les câbles et cabestans grincent. C’est le désir. Des vagues

     s’épousent. Le port est au bout du monde, tes hanches,

     tes seins, je ne sais.

Je gémis de toute plainte pour tous les hommes. Je psalmodie,

     je crie, je murmure, je me tais.

Je n’ai rien dit, je n’ai rien fait.   

Car tes cheveux comme les forêts brûlent avec ton odeur de

     fruits lointains,

Car te répondent le sang lourd de ma race terrienne, mes

     mains d’artisan, ma langue rude.

Farouche, depuis que je te connais, je fais l’amour. Je connais

     toutes les heures de la nuit. Le ciel s’incline. Mourir n’est

     rien. Vivre n’est plus. Je n’ai qu’une histoire. Une violente

     patience.

L’oubli s’assied sur la montagne et nous avons le temps.

Beau temps, n’est-ce pas mégissier ? Le temps d’attendre l’amour.

La barque soulevée, la marée se retire. Le vent oublie qu’il est le

     Vent. Tes lèvres sont le bout du monde.

Dans bien longtemps

Tu m’étouffais, tu m’as rejoint, je te retrouve.

Homme et femme nous serons morts.

Mais les astres qui nous ressemblent recommencent.

 

Préface à l’amour,

Cahiers du Sud, Marseille, 1953

Du même auteur :

Le veilleur (14/11/2014)

Saison dorée (14/11/2015)

La joie (14/11/2017)

Le plus beau jour (14/11/2018)