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Fleur bleue

(4 juin 1966)

 

Le poète se doit de dormir et de rêvasser dans une tour d’ivoire.

Réfléchissez, combien de dents d’éléphants sont nécessaires pour

bâtir une telle bâtisse.

Pour être bien installé, il en faut quelques dix milles.

 

Le poète a besoin de s’allonger, de bien se soigner, car il ne doit

jamais rien manger, il doit avoir constamment faim, autrement sa

fantaisie ne fonctionne point.

 

Alors, toujours allongé au premier étage, le rez-de-chaussée serait

trop banal, trop proche des gens vulgaires.

Il faut être un peu élevé, pour se sentit tout naturellement plus haut

perché que les autres.

 

Mais les éléphants sont maintenant rares et protégés, on ne peut plus

avoir facilement même mille dents à la fois. Ce n’est pas étonnant,

qu’il n’y ait plus de vrais poètes qui se laissent mourir de faim avec

des belles images très romantiques, avec des rêves splendides, qui

regorgent de poésie.

Seulement, peut conséquent, personne ne sait plus ce qu’est la vraie

poésie poétique.

Parbleu, par manque de dents d’éléphants, par l’impossibilité de

construire des tours d’ivoire, nous nous trouvons dans une belle

situation !

Si l’on ne trouve pas rapidement quelques milliers de dents d’éléphants,

on n’aura plus le moindre grand poète !

 

Raoul Hausmann, une anthologie poétique,

Editions al dante, Marseille, 2007

Du même auteur : Le rien noir néant (13/11/2017)