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Entre Ménerbes et lumières

A René Char

 

     L’aube surgissait de partout et m’entourait soudain de ses soldats

légers. Une fine lueur sortait des arbres et des pierres comme leur

spectre éveillé, et dans les prés mille regards soulevaient les paupières

de l’herbe.

 

     J’étais seul sur la route et seul dans la lumière pure, comme si un

monde nouveau  n’avait été fait que pour moi. J’entrais premier dans

les villages endormis qui portaient des noms radieux, j’étais premier

sur les petites places dures où les platanes n’avaient pas encore secoué

leur ombre, où la fontaine m’attendait avec sa margelle lavée, avec son

chant d’une eau qui traversa la nuit sans se corrompre. Et les façades

des maisons étagées le long de la route avaient toutes le même sourire

et les mêmes yeux fermés.

 

     Mais déjà le feu était en vue ; et soudain le Lubéron criait, s’embrasait

par la cime, flambait comme une haute mer où galopaient des crêtes folles,

des chevaux d’écume et de sang. Dans la débâcle des fumées, ses flancs

s’ouvraient pour désigner l’étoile au front, le donjon blessé de Lacoste

tenant sa garde solitaire, vers qui marchaient tous les frissons, tous les

rayons, toutes les routes, au plus dru de la fraîcheur verte dont j’étais enfin

l’innocent otage et la proie.

1949

 

Raisons ardentes, choix de poèmes (1935 – 1955)

La renaissance du livre éditeur, 1964

Du même auteur :

Gloire de l’été (26/10/2015)

Parler se fait rare (26/10/2017)