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Mains nues

 

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   La main, en écrivant, touche le monde, l’incendie, retrouve chaque

souvenir. Les ombres accourent, les contours retentissent de soies

rugueuses, d’appels. Et ce qui chante se lève, réchauffe les parois.

   Il y a la main des fruits, pommes, citrons, framboises, celle délicate

qui soupèse, hume, et s’approche de l’énigme, se glisse dans le

ruisseau des saveurs, accueille le pubis d’une pêche comme une joue

d’enfant parce que la neige est déjà dans l’épluchure, une immensité

sous le nerf des fontaines, une peau à venir.

   La main qui tient l’outil est la plus belle. Nous ne savons rien d’elle.

Elle est morte avec les hommes de terre, enfouie en notre corps,

Comme une vierge noire, ensevelie sous les livres et les images. Les

gestes abstraits de note savoir. Par exemple la main du père, avec

ses monticules de corne, ses verrues, ses cicatrices de rabot. Et comment

 elle ruisselle du bout des doigts vers le dedans, par des veines, des

rides, le même mouvement que la sève dans l’aubier. Main massive,

charnue, avec pour chaque outil un creux, une bosse, une paume à

tuer les lapins, d’un coups sec du tranchant derrière l’oreille. Des

ongles épais comme les voûtes des cathédrales. C’est tout l’être qui

semble tenir là  comme en la jointure des phalanges faites pour craquer.

   Ces mains-là vont disparaître et nous ne saurons plus qui  nous sommes.

Elles vont blanchir, s’amincir comme des mains de fille, des saumons à

glisser entre les touches d’un clavier.

   Que nous disent-elles d’un savoir à bras-le-corps ? Que nous disent-elles

de ces hommes aux âmes si bien trempées ? La main qui écrit est-elle aussi

pure, aussi claire que la main du geste vers la terre ?

   La main connaît la pluie, l’orage, le temps qui va nous saisir. Et comment

les nuages fourmillent dans le sang, recourbent les doigts un à un, dans

l’abandon, quand enfin la docilité des vieillards ouvre plus loin leur

visage. Et que vivre est cette pauvre chose, gorgée de mémoire. Comme

une racine posée sur une table.

   Tout ce qui est gardé, serré au secret dans le corps, la main l’ouvre. Par

exemple, pleurer, souffrir. Ou simplement résister au sommeil.

 

Décembre 1997

 

Revue « Poésie 1, N°13, Mars1998 »

Le Cherche Midi éditeur, 1998

Du même auteur :

« On ne peut pas s’empêcher de mourir » (30/10/2014)

« Tu dis « je vais à ta rencontre » …  (10/12/2017)

« Je range tes lettres... » (12/10/2018)