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Lettre d’amour

 

Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi

Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,

Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m’inquiète,

Et je restais là sans bouger selon mon habitude.

Tu ne m’as pas simplement un peu poussée du pied, non –

Ni même laissée régler mon petit œil nu

A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,

De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.

 

Ce n’était pas cà. Je dormais, disons : un serpent

Masqué parmi les roches noires telle une roche noire

Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l’hiver –

Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir

A ce million de joues parfaitement ciselées

Qui se posaient à tout moment afin d’attendrir

Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,

Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,

Mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.

Chaque tête morte avait une visière de glace.

 

Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.

La première chose que j’ai vue n’était que de l’air

Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,

Limpides comme des esprits. Il y avait alentour

Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.

Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.

Je brillais, recouverte d’écailles de mica,

Me déroulais pour me déverser tel un fluide

Parmi les pattes d’oiseau et les tiges des plantes.

Je ne me suis pas trompée. Je t’ai reconnue aussitôt.

 

L’arbre et la pierre scintillaient, ils n’avaient plus d’ombres.

Je me suis déployée, étincelant comme du verre.

J’ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :

Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.

De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.

Maintenant je ressemble à une sorte de dieu

Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,

Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.

 

Traduit de l’anglais par Valérie Rouzeau

In, « Sylvia Plath : Arbres d’hiver précédé de La Traversée »

Editions Gallimard (Poésie), 1999

Du même auteur :

L’agneau de Marie / Mary’s Song (11/10/2015)

Berck plage / Berck-plage (11/10/2017)

Wuthering Heights(11/10/2018)

 

 Love Letter

 

Not easy to state the change you made.

If I'm alive now, then I was dead,

Though, like a stone, unbothered by it,

Staying put according to habit.

 

You didn't just tow me an inch, no-

Nor leave me to set my small bald eye

Skyward again, without hope, of course,

Of apprehending blueness, or stars.

That wasn't it. I slept, say: a snake

Masked among black rocks as a black rock

In the white hiatus of winter-

Like my neighbors, taking no pleasure

In the million perfectly-chisled

Cheeks alighting each moment to melt

My cheeks of basalt. They turned to tears,

Angels weeping over dull natures,

But didn't convince me. Those tears froze.

Each dead head had a visor of ice.

And I slept on like a bent finger.

The first thing I was was sheer air

And the locked drops rising in dew

Limpid as spirits. Many stones lay

Dense and expressionless round about.

I didn't know what to make of it.

I shone, mice-scaled, and unfolded

To pour myself out like a fluid

Among bird feet and the stems of plants.

I wasn't fooled. I knew you at once.

Tree and stone glittered, without shadows.

My finger-length grew lucent as glass.

I started to bud like a March twig:

An arm and a leg, and arm, a leg.

From stone to cloud, so I ascended.

Now I resemble a sort of god

Floating through the air in my soul-shift

Pure as a pane of ice. It's a gift.

 

Crossing the water

Faber and Faber, London, 1971

Poème précédent en anglais :

Emily Jane Brontë : Le soleil est couché / The sun has set (01/07/2016)

Poème suivant en anglais :

Allen Ginsberg : Kaddish (I) (25/10/2016)