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- Ami, pourquoi tes yeux sont-ils emplis de larmes,

Ton âme déchirée par ces vaines alarmes ?

Es-tu seul à souffrir ? Un tel qui semble gai

Vit-il en vérité dans un bonheur parfait ?

Il sait comme est menteur le sourire à ses lèvres,

Le serpent du remords le ronge dans sa fièvre…

Il peut bien être roi, il porte son enfer.

 

- Cela ne m’aide point ! Seul dans ces bois déserts,

Sans ami, sans enfants, je dois pleurer encore,

Entouré jour et nuit d’un pouvoir que j’abhorre.

Pourquoi prolongerais-je une lutte inutile ?

 

- Souviens- toi du passé , lorsqu’on t’aimait en ville :

Fêté par tes amis et tes concitoyens,

Dans un brouillard joyeux, tu voyais tout en bien ;

Tu vivais de plaisirs, de fêtes, de poèmes :

Le destin, semblait-il, t’obéissait lui-même ;

Un seul de tes regards pouvait nous rendre heureux.

 

- Etait-ce le bonheur, cela ? Les envieux

Dans l’ombre n’attendaient que l’instant de ma chute ;

Mes amis pleins de fiel préparaient leurs disputes ;

Les fardeaux des soucis n’augmentaient que l’orgueil ;

Le méchant triomphait, le juste était en deuil ;

L’impartialité feinte des médisances

Cherchait à découvrir par maintes insolences

Quelque dessein honteux aux actes de vertu :

Au bienfait répondait ce sourire entendu

Qui ne montre qu’amour et ne trahit que haine.

 

- Et que fut ton soutien dans ces moments de peine ?

 

- La constance du cœur, la pureté de l’âme.

 

- Tes pleurs prématurés sont dignes d’une femme.

D’où vient-il ce désespoir qui s’empara de toi ;

Quoi, du cœur généreux tu ne suis plus les lois ?

 

- Je suis ce que je fus, mon âme est avec moi.

 

- Ton âme est inchangée, tes actes te soutiennent ?

Ne te plains plus. Celui dont la voix souveraine

Put façonner cette âme et te donner ce cœur

Peut bien te rappeler sur la voix du bonheur,

Et si tu dors en paix avec ta conscience,

Si ton passé n’est plus un surcroît de souffrance,

Comprends que ton épreuve touche à sa fin.

C’est l’immuable loi de ce monde divin

Qui veut que pour renaître on plonge aux origines,

Que sur la terre tout reparte de ruines :

La vie mène à la mort, et la mort à la vie,

La rage du destin se doit d’être assouvie.

Regarde se lever cette aube rougeoyante,

L’astre du jour et ses cavales rayonnantes –

Du pays de la mort, des profondeurs troublées,

Il nous fait le présent d’un jour renouvelé…

 

- Mes songes de la nuit, je sens qu’ils se dissipent,

Oui, ce matin léger m’est un nouveau principe :

Mon corps s’est peu à peu lavé d’un songe noir

Et je sens que mon cœur a retrouvé l’espoir…

 

- Puisque la joie succède à l’absurde tristesse,

Fais donc que ton malheur soit source de liesse,

Que ton affliction s’efface ici-bas…

Courage, tiens toujours, je ne te laisse pas…

 

Années 1790

 

Traduit du russe par André Markowicz

In, « Le Soleil d’Alexande, le cercle de Pouchkine, 1802 – 1841 »

Actes Sud,2011