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suites des ténèbres

 

De tout paysage garder intense la transe du passage

Aimé Césaire

 

- Le lieu affleure de l’impatience des mots

     Otage des indices que l’écriture lève, la lecture

le dérobe à son sommeil de glaise, lui transmet l’éclat

de l’inachevé, les prétextes du sens.

 

- Le lieu se fait alors à nos ténèbres

 

 

 

en bas

 

      la mer laborieuse

décadastrée

 

     archive sa litanie de cailloux

 

envie de déserter

 

loin des falaises prétentieuses

 

de trahir

 

     élaguer le silence

serait justice

 

 

 

Assaut de rocs

fortifiant le silence

 

parfois des fleurs fortuites

retiennent le vertige de la terre

 

dans les rocs

les vagues scandent un espace

 

où le cri des oiseaux se fossilise

 

où les vents se fracturent

aux pentes incestueuses

 

 

 

 

     Au delà des fougères les rives se décousent dans

l’alternance de l’eau

 

     sur les galets

des brins d’herbe ignorent leur imposture

 

     et là une barque

 

qu’incendie le silence torrentiel des racines

se dresse dans la tourbe de ses planches

 

     rébellion d’herbes

dans le délabrement de son ombre

 

 

 

 

Ici

     l’eau décrie la générosité des terres

où des herbes endémiques s’aménagent

une nuit désaccordée

 

     le sable répond à l’inflation des parois

sans démêler l’insomnie des nuances

sans interrompre la biographie des ténèbres

 

 

 

 

Là-bas

sur le talus

un drap défend

son cri de neige

 

 

 

 

Au lavoir

 

les phrases fulminent

sous le battoir des mots

 

les mains exigent sûrement

la confession des draps

 

Sur les haies

le linge

     otage du vent

écosse ses énigmes

 

la lumière use

ses hardes d’ombre

 

Le blanc fleurit soudain

dans l’odeur des primevères

 

 

 

 

Dans ce lieu

     tressé de pluies et de vents

     le dialecte des ombres

rempaille la nuit

 

     toits dévoyés sous les gestes

renégats du lierre

 

     dynastie des fougères

dans le chemin des analphabètes

 

     ici les herbes s’entredéchirent

mâchonnant la conjuration du vent

 

     il arrive que des fleurs entre

une accalmie d’ombre donnent une réplique

à la lumière

 

 

 

     Au fond du jardin, derrière les hautes herbes qui

raccommodent l’illusoire, la cabane de planches

repeinte de lumière grince dans son ombre apeurée.

     Son toit de tôle presque aveugle sous les flatteries

du lierre où carillonnent les scènes d’oiseaux résiste

encore. Les abeilles affairées y tressent une parole de miel.

La porte ne ferme plus sur les féroces odeurs de chiotte qui

roucoulaient là jadis. Les intempéries de la rouille l’ont poussé

dans un sommeil d’orties.

     La lumière paresse là parmi ces outils encore tout crottés de

leurs souvenirs de terre.

 

 

 

     deux rails égarés

dans ce lieu

     où l’herbe en infraction

     fugitive

lègue au vent ses odeurs incestueuses

 

     les averses y griffonnent

leurs arpents de rouille

 

     et dans un wagon oublié

amarré aux rancunes des ronces

le cri turbulent du vent

     rallume de vieux rêves

 

 

 

      un vent carde des palabres d’herbe

sur une tombe

 

     chahute des ombres mal essorées

 

     sur la croix

un christ lépreux que vénèrent des pluies

dévotes

 

     sous les graviers

les racines doivent régler

leurs comptes

 

 

 

     Christ trahi

par les sortilèges des pluies

 

     mâchuré

sous la rouille des clous

 

     au bas de la croix

un fouillis d’orties

fomente la débâcle du bois

 

     les herbes rabâchent

des rêves nerveux

 

forgent un silence sacrificiel

 

Revue " Poésie Partagée, Eté 1987"

Editions Folle Avoine, 35850 Romillé,1987

Du même auteur :

Hauteur du lieu (extraits) (15/09/2014)

Exil (13/09/2017)