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Monologues de l'aliénation délirante

I

Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi

je me parle à voix basse voyageuse

continûment continuellement

et d'autres fois en phrases détachées (ainsi

que se meuvent chacune de nos vies)

puis je déparle à voix haute dans les haut-parleurs

crevant les cauchemars

et d'autres fois encore

déambulant dans un orbe calfeutré

les larmes poussent comme de l'herbe dans mes yeux

j'entends de loin de l'enfance ou du futur

les eaux vives de la peine lente dans les lilas

je suis ici à rétrécir dans mes épaules

je suis là immobile et ridé de vent

II

 

le plus souvent ne sachant où je suis ni comment

je voudrais m'étendre avec tous et comme eux

corps farouche abattu avec des centaines d'autres

me morfondre pour un sort meilleur en marmonnant

en trompant l'attente héréditaire et misérable

je voudrais m'enfoncer dans l’amnésie allégeantela

ou comme un acide dans le nord nuit de métal

enfin me perdre évanescent,

dans la fascination de l'hébétude multiple

pour oublier la lampe docile des insomnies

à l'horizon intermittent de l'existence d'ici

III

or je suis dans la ville opulente

la grande Ste. Catherine Street galope et claque

dans les Mille et une Nuits des néons

moi je gis, muré dans la boîte crânienne

dépoétisé dans ma langue et mon appartenance

déphasé et décentré dans ma coïncidence

ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs

jusqu'en les maladies de la tourbe et de l'être

pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés

pour reconnaître mon cri dans l'opacité du réel 

 

IV

or je descends vers les quartiers minables

bas et respirant dans leur remugle 

je dérive dans des bouts de rues décousus

voici ma vraie vie - dressée comme un hangar –

débarras de l'Histoire - je la revendique

je refuse un salut personnel et transfuge

je m'identifie depuis ma condition d'humilité

je le jure sur l'obscure respiration commune

je veux que les hommes sachent que nous savons

 

V

le délire grêle dans les espaces de ma tête

claytonies petites blanches claytonies de mai

pourquoi vous au fond de la folie mouvante

feux rouges les hagards tournesols de la nuit

je marche avec un coeur de patte saignante 

VI

c'est l'aube avec ses pétillements de branches

par-devers l'opaque et mes ignorances

je suis signalé d'aubépines et d'épiphanies

poésie mon bivouac

ma douce svelte et fraîche révélation de l'être

tu sonnes aussi sur les routes où je suis retrouvé

avançant mon corps avec des pans de courage

avançant mon cou au travers de ma soif

par l'haleine et le fer

et la vaillante volonté des larmes

VII

salut de même humanité des hommes lointains

malgré vous malgré nous je m'entête à exister

salut à la saumure d'homme

 

VIII

à partir de la banche agonie de père en fils

à la consigne de la chair et des âmes

à tous je me lie

jusqu'à l'état de détritus s'il le faut

dans la résistance

à l'amère décomposition viscérale et ethnique

de la mort des peuples drainés

où la mort n'est même plus la mort de quelqu'un

(1956 – 1959)

In, Alain Bosquet « La poésie canadienne »

Editions Seghers, 1966

Du même auteur :

La marche à l’amour (30/08/2014) 

Les siècles de l’hiver (30/08/2015)

Ma femme sans fin (07/08/2018)