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Un chant d’amour

 

à

LUCIEN

Sénemaud

 

 

BERGER descends du ciel où dorment tes brebis !

Au duvet d’un berger bel Hiver je te livre)

Sous mon haleine encore si ton sexe est de givre

Aurore le défait de ce fragile habit.


Est-il question d’aimer au lever du soleil ?

Leurs chants dorment encore dans le gosier des pâtres.

Écartons nos rideaux sur ce décor de marbre ;

Ton visage ahuri saupoudré de sommeil.

 

Ô ta grâce m’accable et je tourne de l’œil

Beau navire habillé pour la noce des Îles

Et du soir. Haute vergue! Insulte difficile

Ô mon continent noir ma robe de grand deuil !

 

Colère en grappes d’or un instant hors de Dieu

(Il respire et s’endort) soulagé de vous rendre.

Aidé de votre main je crois le ciel descendre

Et tendre déposer ses gants blancs sur nos yeux.

 

C’est sa douceur surtout qui t’isole et répand

Sur ton front délicat cette pluie de novembre.

Quelle ombre quelle afrique enveloppent tes membres

Crépuscule de l’aube habité d’un serpent !

 

Valse feuille à l’envers et brouillards égarés

A quel arbre nouez, fleur du vent cette écharpe ?

Mon doigt casse le gel au bois de votre harpe

Fille des joncs debout les cheveux séparés.

 

Au bord de ma casquette un brin de noisetier

De travers accroché l’oreille me chatouille.

Dans votre cou j’écoute un oiseau qui bafouille.

Et dorment mes chevaux debout dans le sentier.

 

Caressant l’œil distrait l’épaule de la mer

(Ma sandale est mouillée à l’aile décousue)

Je sens ma main gonflée sous ta chaleur moussue

S’emplir de blancs troupeaux invisibles dans l’air.

 

Vont paître mes agneaux de ta hanche à ton cou,

Brouter une herbe fine et du soleil brûlée,

Des fleurs d’acacia dans ta voix sont roulées

Va l’abeille voler le miel de leurs échos.

 

Mais le vert pavillon des rôdeurs de la mer

Doit veiller quelque part, se prendre dans les pôles.

Secouer la nuit, l’azur, en poudrer vos épaules

Dans vos pieds ensablés percer des sources d’air.

 

Pour me remonter nu sur de bleus escaliers

Solennels et sombrant dans ces vagues de rêves

Las de périr sans fin à deux doigts de mes lèvres

L’horizon s’endormait dans vos bras repliés.

 

Vos bras nus vont hennir écartelant ma nuit.

Damien ces noirs chevaux éventrent l’eau profonde.

Au galop m’emportez centaures nés du ventre.

Bras d’un nègre qui meurt si le sommeil me fuit.

 

J’ai paré de rubans, de roses leurs naseaux,

De chevelure encore aux filles dépouillées,

J’ai voulu caresser leur robe ensoleillée

De mon bras allongé au-dessus du ruisseau !

 

Votre épaule rétive a rejeté ma main :

Elle meurt désolée à mon poignet docile :

Main qui se hâte en vain coupée, mais plus agile

(Les cinq doigts d’un voleur aux ongles de carmin).

 

Tant de mains sur le bord des chemins et des bois :

Auprès de votre col elle aimait vivre nue

Mais un monstre à vos yeux à peine devenue

Sur ma main le talon je baiserai vos doigts.

 

Fusillé par surprise un soldat me sourit

D’une treille de sang sur mur de chaux blanche.

Le lambeau d’un discours accroché dans les branches

Et dans l’herbe une main sur des orteils pourris.

 

Je parle d’un pays écorché jusqu’à l’os.

France aux yeux parfumés vous êtes notre image.

Douce comme ses nuits, peut-être davantage

Et comme elles, blessée ô France, à demi-mot.

 

Lente cérémonie au son de vingt tambours

Voilés. Cadavres nus promenés par la ville.

Sous la lune un cortège avec cuivres défile

Dans nos vallons boisés, au moment des labours.

 

Pauvre main qui va fondre ! Et vous sautez encor

Dans l’herbe. D’une plaie ou du sang sur les pierres

Qui peut naître, quel page et quel ange de lierre

M’étouffer ? Quel soldat portant vos ongles morts ?

 

Me coucher à ces pieds qui défrisent la mer ?

Belle histoire d’amour : un enfant du village

Sauve la sentinelle errante sur la plage

Ou l’ambre de ma main attire un gars de fer !

 

Dans son torse, endormie – d’une étrange façon

Crémeuse amande, étoile, ô fillette enroulée

– Ce tintement du sang dans l’azur de l’allée

C’est du soir le pied nu sonnant sur mon gazon.

 

Cette forme est de rose et vous garde si pur.

Conservez-la. Le soir déjà vous développe

Et vous m’apparaissez (ôtées toutes vos robes)

Enroulé dans vos draps ou debout contre un mur.

 

Ose ma lèvre au bord de ce pétale ourlé

Mal secoué cueillir une larme qui tombe,

Son lait gonfle mon cou comme un col de colombe.

Ô restez une rose au pétale emperlé.

 

Épineux fruits de mer m’écorchent tes rayons

Mais l’ongle fin du soir saura fendre l’écorce.

Boire ma langue rose à ces bords toute force.

Si mon cœur retenu dans l’or d’un faux chignon

 

Chavire ancré vivant sans pouvoir se vomir

Dans une mer de bile à ton sexe attelée

Je parcours immobile en d’immenses foulées

Ce monde sans bonté où tu me vois dormir.

 

Je roule sous la mer et ta vague au-dessus

Travaille ses essieux tordus par tes orages

Pourtant j’irai très loin car le ciel à l’ouvrage

Du fil de l’horizon dans un drap m’a cousu.

 

Autour de ta maison je rôde sans espoir.

Mon fouet triste prend à mon cou. Je surveille

A travers les volets tes beaux yeux ces charmilles

Ces palais de feuillage où va mourir le soir.

 

Siffle des airs voyous, marche le regard dur,

Dans les joncs ton talon écrasant des couvées

Découpe dans le vent en coquilles dorées

L’air des matins d’avril et cravache l’azur,

 

Mais vois qu’il ne s’abîme et s’effeuille à tes pieds

O toi mon clair soutien, des nuits la plus fragile

Étile, entre dentelle et neige de ces îles

D’or tes épaules, blanc le doigt de l’amandier. 

 

Poèmes

Editions de L’Arbalète, Lyon, 1948

Du même auteur :

Le condamné à mort (02/06/2014)

La Galère (24/08/2015)

 

Le pêcheur du Suquet (24/08/2017)