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Le voyeur

 

     Le voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu

misérablement ou avec recherche, mais, toujours, son attitude

provoque la méfiance ; il ressemble à un homme égaré en plein

midi au milieu de la ville. Malgré son nom, les divertissements

érotiques d’autrui ne l’ontjamais attiré outre mesure : il recherche

de plus déroutants spectacles.    

   Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte

cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre

entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême

attention la scène qui se déroule à l’intérieur — et, lorsque vous vous

approchez, vous constatez que le logement est vide.

     Certains affirment qu’il voit, d’où son nom, d’autres qu’il imagine

seulement. Il est possible que le Voyeur ait surpris une fois au moins

une faille dans les façades qui bouchent les regards, sinon on

s’expliquerait mal son obstination (à part sa manie, il se comporte,

dans l’existence, en homme sain d’esprit). Il croit à un complot

permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et

c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable

patience, trappeur des grandes cités opaques.


    Tel se présente le Voyeur souvent pris pour un homme ivre ou un

pornographe.

Sommeils

Editions Seghers, 1960

Du même auteur :

Fiche de police (23/08/2015)

 

Poème (15/08/2017)

 

 


André Hardellet (1913-1974) : Le voyeur