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Laisses

 

Pour que tu puisses les lire,

que tu les comprennes,

pour que tu trembles, feuille

sous la bouche du vent.

 

*

Pour que la rumeur des vagues

des dunes lointaines y murmure,

de la mer qui monte aux lèvres

dès qu’on y plonge la coupe.

 

*

Pour que le souffle y couve

de chatoyantes coquilles de mer,

flammèches d’échos secrets

que rien n’étouffe.

 

*

Pour que tu puisses les porter

cent ans plus tard à l’oreille

et retrouver ce qu’aujourd’hui

je te dis sans le dire.

 

*

Pour que je te raconte ma chute

aux tréfonds de la mer,

sans ailes et consumé,

dès que je te regarde.

 

*

Pour que je te laisse en mémoire

au moins une écharde,

un charbon, l’amadou où rougeoient

des mots, des étreintes jadis.

 

*

Pour que la voix de ces moments

irisés de larmes

et de sanglots parfois te réveille

à travers dix enceintes

 

*

Pour que je vogue dans tes veines

errant abandonné,

dussé-je comme le sel

enflammer toutes tes plaies.

 

*

Pour que je reste dans tes yeux

comme un voile de larmes

où miroiterait le monde

aux cents arêtes et feux du prisme.

 

*

Pour que je puisse te toucher

même mort, sourd, aveugle

à travers la montagne de mottes,

rochers, éclats coupants.

 

*

Pour que j’entende ton pouls

même de ce côté-là du mur

où l’on mange le pauvre pain de ceux

qui ne se rappellent plus.

 

*

Pour que j’aie de quoi au moins

payer le passeur

avant de retourner vers l’ombre

qui sanglote dans mes pas.

 

*

Pour que je fonde comme la neige,

flocon égaré sur la paume,

et me dissolve en pleurs, en rires

d’éternelles rencontres.

 

*

Pour que je coure vers toi

comme le ressac de la mer

qui lave, qui fracasse la rive

en grondant de tendresse.

 

*

Même si tu le sais de longtemps

c’est toujours pareil :

on finit par se cogner

aux quatre mur des mots.

 

*

Mais le mur de ton corps

est plus dur encore :

il ne livre pas de réponse,

la saurais-tu.

 

*

Aussi tu cherches la langue

même dans ce qui anéantit

comme ce spasme cruel

où l’on crie d’amour.

 

*

Et si le sang paraît, c’est juste

le sceau de tendresse :

où murmure le chant caché de l’eau

qui broie ses rives.

 

*

Elle abat jusqu’à l’arbre

qui avec nous pousse tranquille

et attend son tonnerre, hélé,

hélé par les abîmes.

 

*

Et tu es un abîme

avec tout ce qui menace,

ténèbres étincelantes

où patientent les Dieux

 

*

Et leur ordre murmure encore

jusque dans notre sang

l’écho des fleuves du Paradis ;

et l’homme ne comprend pas.

 

Traduit du tchèque par Xavier Galmiche,

en collaboration avec l’auteur

in, Jan Vladislav : « Soliloques »

Atelier La Feugraie, éditeur

14770 Saint-Pierre-la-Vieille, 1995

Du même auteur :

Brumes (19/07/2015)

Suite d’automne (06/07/20/17)

 

Soliloques (06/07/2018)