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Troisième élégie

Heureux celui qui aura vu le monde

Dans les moments de haute destinée.

Tiouttchev

 

                         Une époque farouche

M’a, comme une rivière fait rebrousser chemin.

On m’a imposé une autre vie. Elle coulait

Dans un autre lit, auprès d’un autre,

Je ne connais plus mes rives.

Oh ! j’ai manqué bien des spectacles,

Le rideau s’est levé sans moi,

Puis il est tombé. Combien d’amis

Vrais je n’ai jamais rencontrés,

Combien de profils de villes,

Auraient pu m’arracher des larmes :

Et je ne connais qu’une ville au monde,

Je m’y oriente à tâtons dans mes rêves.

J’ai écrit beaucoup de vers,

Et, comme un chœur mystérieux,

Ils rôdent autour de moi, et peut-être

Un jour m’étoufferont…

Je connais les débuts et les fins,

Et la vie après la fin, et aussi

Quelque chose que je ne peux pas me rappeler.

Une femme (laquelle ?) a occupé

La place qui était pour moi la seule,

Elle porte mon nom le plus officiel,

Elle m’a laissé un sobriquet, dont

J’ai fait tout ce que j’ai pu.

Ce n’est pas dans mon tombeau,

Hélas ! que je dormirai.

Mais quelquefois un vent espiègle de printemps

Ou le choc de deux mots au hasard dans un livre

Ou le sourire de quelqu’un m’entraîne

Dans une vie qui n’existe pas.

Telle année, il s’est passé telle chose,

Telle autre, ceci… Voyager, voir, penser,

Se souvenir, entrer

Dans un nouvel amour comme dans un miroir

Avec le vague sentiment d’être infidèle,

Avec une ride qui, hier,

N’était pas là.

…………………………………………………….

Mais si de je ne sais où

Je jetais un regard sur ma vie d’aujourd’hui,

Je connaîtrai enfin l’envie…

 

2 septembre 1945

Léningrad

 

Traduit du russe par Jean-Louis Backès

Anna Akhmatova « Requiem, Poème sans héros et autres poèmes »

Editions Gallimard (Poésie), 2007

 

 

L’époque, comme un fleuve,

M’a détournée.

 

On m’a changé de vie. Elle a coulé

Suivant un autre cours, d’autres méandres

Et je ne connais pas mes propres rives.

Que de spectacles que je n’ai jamais vus,

Que de rideaux se sont levés sans moi,

Et puis se sont baissés. Combien d’amis

Je n’ai jamais connus. Combien de villes

N’ont jamais pu, juste à les deviner

Dans le lointain, embuer mes regards, -

Car je ne connais qu’une ville au monde

Et, en rêve, à tâtons, je la retrouve.

Que de poèmes je n’ai pas écrits, -

Leur chœur muet qui rôde autour de moi,

Il pourrait bien finir, un de ces jours,

Par m’étouffer...

J’ai idée du début et de la fin

Et de la vie d’après et d’autres choses

Qu’il vaut mieux oublier pour le moment

Mais je ne connais ni d’Adam ni d’Eve

La femme qui a pris pour elle seule

Ma place à moi, portant mon nom légal,

Me laissant un surnom dont, je crois bien,

J’aurai fait tout l’usage envisageable...

Je n’occuperai pas ma propre tombe.

Or, parfois le vent fou d’un mois de mai,

Une alliance de mots au gré d’un livre

Ou soudain un sourire me ramènent

A cette vie qui n’aura pas été.

Telle année telle chose aurait eu lieu,

Moi, j’aurai voyagé, vu, réfléchi,

A ci ou çà, repris tel souvenir

Ou pu entrer comme dans un miroir

Dans un nouvel amour avec l’obtuse

Sensation du mensonge et cette toute

Petite ride qui, la veille encore,

N’y était pas ...................................

.........................................................

Mais si de l’intérieur de ce miroir

J’avais pu regarder ma vie présente,

J’aurais été jalouse à en mourir...

2 septembre 1945 – Immeuble de la Fontanka

(imaginé déjà à Tachkent)

 

 

Traduit du russe par André Markowicz

In, Revue « Babel Heureuse, N°3, printemps 2018 »

Gwen Catalá éditeur, 31000 Toulouse

De la même auteure :

Epilogue, I / эпилог, I (04/07/2015)

Solitude /  Уединение (04/07/2017)

« Les uns échangent des caresses ... »  (04/07/2018)

Premier avertissement / Первое предупреждение (04/07/2019)