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V. H

Pour Paul Otchakovsky -Laurens

 

Dans les grands arbres rideau qui coupe l’œil là-bas

au fond avec les ramiers malgré tant de poèmes tombés

parmi les feuilles le lin les ors les mots vifs emportés

où sont peut-être les mortes qui parlent Funèbre abri

décomposé Le cœur frappe L’air sacré dressé sur le rien

le cillement à peine d’une porte fermée entre deux vers où

commence le recommencement Et la main peine s’acharne

grave les lettres Le poème cérémonieux dit le dedans l’

impur les plis les lèvres du sexe Ne parle pas Désigne

parmi les ramiers maintenant rameutés dans le creux

du jour ce qui barre les lèvres Alors – dit-il – l’océan

se retourne et c’est le rideau levé des arbres là-bas

au fond lorsque s’évanouit l’éclat des maisons les yeux

ce qui porte le nom depuis les os jusqu’aux chairs ô

périssables déjà fanées

 

Et tard sont venus les hommes buissonniers coupant par

la traverse Et tard il pleuvait L’automne roux pesant

passait au large avec les ramiers dans le fond de la forêt

dissimulés plumages chauds dans les arrière-pays Les

branches si lourdes avec l’automne tardif et les pluies Ils

parlaient à l’envers du regard où se niche la pluie l’or

vieux Puis ils revenaient à la charge les ramiers cachés

dans les hêtres lourds Puis ils repartaient sans visages

et l’océan retourné malgré tant de poèmes s’évadait

loin des cages loin des oublis de l’enfance Depuis le temps

les automnes avec rien dans le paysage qu’un paraphe

d’eau Quelque signe effacé traversé d’arbres Sans doute

la voix se brisait-elle Mais – dit-il – il faut hisser les fleuves

lever les pierres toiser l’ombre L’automne passait au loin

au fond des choses tel un bras armé de faux

 

Les terres assoiffées pourtant Les grandes mains dessus

les phrases comme si le commencement n’avait pas eu

lieu Les mots pourtant Et ils s’effacent plumages vains

ébouriffés L’oeil pourtant posé tel un mont Funèbre

rideau des grands arbres barrière où se casse le bruit

se brise en éclats Les ramiers s’égaillent dans l’automne

luisant de branches Un œil Crevé d’échardes

Alors la moisson s’alourdit Fantôme Insaisissable

Echarpe dénouée Livrée aux épines Chair profonde

creusée labourée par les chevaux vainqueurs Plis

désenlacés murmures des lèvres dans le muet du corps

Ce sont - dit-il – des haies vagabondes qui ferment le

paysage le condamnent le hissent jusqu’à la fenêtre

la plus haute avec le chant du soir

 

Ce sont des maisons pourtant des demeures âcres et

poreuses où la servante à perdre haleine se met nue Elle

revient d’un long désir et presse une écharpe de laine

entres ses lèvres sous son ventre Le poème se dénoue et

l’odeur d’algue le porte jusqu’au cri profond jusqu’à

l’œil luisant humide là-bas au fond d’un corps

retourné jusqu’à proclamer enfin son nom L’

œil parle dans le suint la paille du pubis les grands

arbres en rideau qui interdisent d’aller plus loin

 

Dans le passage d’un dix-huit octobre après-midi la

servante emportée par les chevaux de pluie c’est l’automne et les

arbres pourtant sont immobiles le front coiffé de feux les mains

lasses maintenant couvrent les seins s’efforcent d’ajuster les

linges volent à la découverte du corps désert l’habillent de mots

La morte qui parle est dans la forêt dessinée Elle s’éloigne

dans le rouge avec les baies les ramiers revenus du dedans les

ailes gluantes encore Le poème pourtant et tant de poèmes qui

sont inutiles Leurs ongles crissent contre la vitre là-haut glissent

et perdent l’océan des cuisses la mince nuée du nom secret

dénudé flamboyant parmi les draps froissés le jeu des doigts

et la servante se dilue s’enfonce s’oublie aux pentes de la

rêverie là-bas dans le fond du paysage où sont les airelles

et le gémir funèbre L’œil conquiert à nouveau la lande le

jour d’octobre et l’automne comme un manteau de

glycines Puis on ne la voit plus Elle s’est enfouie en elle Le

nom s’est perdu en rayant les lèvres et donnant la honte au

duvet du sexe

 

Le cœur le peut-il Il bat et pourtant non loin des maisons

il y a des fermes avec le remembrement des terres Puis les

plaines qui sont griffues. Et l’ancolie qui recueille l’eau la

feuillette et jette les pages striées de consonnes de lettres

majuscules de noms qui sont des masques Puis le chemin

s’en va le ciel sur son dos Puis le rideau des arbres se déroule

coupe le paysage le plie rangeant les couleurs des astres les os

toutes les parures de la morte qui parle Puis le monde se résorbe

quitte l’œil lui échappe s’écarte d’un mouvement alerte Tant

de poèmes ont roulé vers le bas-côté de la route Déjà Tant

de mot piégés rongés roulés en boule Papiers mis au secret

interdits Les ramiers dorment plumage peints là-bas à l’

autre bord de la parole Un corps ouvert ce dix-huit octobre

tel un roncier

 

Lui sait qu’il y avait ici des livres aussi lointains que des lieux

d’herbe Ils s’acheminent doucement vers le rien et les mains

passent ainsi les voleurs de légende lorsque les enfants sont pris de

fièvre et gémissent parce que ce dix-huit octobre les éloigne

les bâillonne les offre aux brefs recours des pelouses ordonnées

Le théâtre hâtif qui fait les routes domestiques les mots

asservis l’ortie consentante et triste Il y en a pourtant

qui naviguent seuls Il y en a – dit-il – qui nous parlent

nous disent Disent le nom de la servante dedans le lit

défait lorsque l’or des cheveux écrit le sein captif la main

perdue dans le dedans des lourdes cuisses Il y en a – dit-il –

qui sont semblables aux grands arbres là-bas au fond lorsque

l’automne et ses pluies chassent en plaine Et tant tant de

poèmes noués pour retenir un dix-huit octobre aux dents

de feuilles Alors les ramiers rient là-haut dans l’armoire

close dessus des odeurs de lavande et de fruits frais

 

Il n’est plus rien que l’énigme d’un nom perdu Deux lettres

tracées dans l’épaisseur des tours et l’autre la seconde désigne

le bas l’oubli et ce qui demeure du chemin lorsqu’il n’y plus de

chemin La statue de rien qui s’élève s’édifie dans le dedans pareille

à un cygne égaré dans le pays imaginaire des sources bleues des

eaux vêtues de neuf Il reste un plumage d’oiseau taiseux

Encore deux ou trois sursauts Trépas Une goutte de sang barrant

le bec Le noir pourtant Et tant tant de poèmes depuis

accumulés au chevet des grands arbres avec les pluies Et dans

ce silence tumultueux L’océan renversé La servante agite

la main Elle est couverte Oublieuse Oubliée Vaines lèvres

Livres Et le vent soudain debout.

 

GLOSE INJUSTIFIEE

 

     « Relisez une pièce de vers qui s’appelle les Puits de L’Inde ; ce sera un

chef-d’œuvre, ou une orgie d’imagination, selon que vous aurez ou non des

facultés sympathiques à celles du poète. Quant à moi, j’avoue que j’en ai été

horriblement choqué à la lecture. Je ne pouvais approuver ce désordre et cette

débauche de description. Puis quand j’eus fermé le livre, je ne pouvais plus

voir autre chose dans mon cerveau que ces puits, ces souterrains, ces escaliers,

ces gouffres par où le poète m’avait fait passer. Je les voyais en rêve, je les

voyais tout éveillé. Je n’en pouvais plus sortir, j’y étais enterré vivant. »

Georges Sand, Consuelo, chap. xcv.

 

Le dix-huit octobre mil neuf cent

soixante-quinze. Saint-Lucien

 

La Nouvelle Revue Française, N° 285, Septembre 1976

Editions Gallimard,1976

Du même auteur :

L’Aube brève (03/07/2015)

« Où sont les appels de la lumière… » (11/12/2017)