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Oiseaux invisibles

 

   Chaque fois que je me retrouve au-dessus de ces longues étendues

couvertes de buissons et d’air (couvertes de buissons comme autant

de peignes pour l’air) et qui s’achèvent très loin en vapeurs bleues,

qui s’achèvent en crêtes de vagues, en écume ( comme si l’idée de la

mer me faisait signe au plus loin de sa main diaphane, et qui tremble),

je perçois, à ce moment de l’année, invisibles, plus hauts, suspendus,

ces buissons de cris d’oiseaux, ces points plus ou moins éloignés

d’effervescence sonore. Je ne sais quelles espèces d’oiseaux chantent

là, s’il y en a plusieurs, ou plus vraisemblablement une seule : peu

importe. Je sais que je voudrais, à ce propos, faire entendre quelque

chose (ce qu’il incombe à la poésie de faire entendre, même aujourd’hui),

et que cela ne va pas sans mal.    

     C’est une chose invisible (en pleine lumière, alors qu’il ne me

semble pas que rien puisse la cacher, sinon justement la lumière,

peut-être aveuglante), c’est une chose suspendue (c’est-à-dire à la fois

« en suspens » - l’arrêt, l’attente, le souffle retenu pour ne rien troubler

d’un précieux équilibre -, et « flottante » : montant et descendant

doucement sur place, tel un amer selon le souffle des eaux) ; c’est une

chose, surtout, qui rend sensible une distance, qui jalonne l’étendue ;

et il apparaît que cette distance, loin d’être cruelle, exalte et comble.

Tantôt cela se produit en plusieurs points à la fois, évoquant un réseau

dans lequel on se réjouirait d’être pris, ou de grêles mâts soutenant,

chacun la soulevant un peu à sa pointe, la tente de l’air (massif de

légères montagnes) ; ou encore un groupe de jets d’eau, colonnes

transparentes d’une ruine sans autre toit que le ciel infini ; tantôt

successivement, à intervalles inégaux rétablissant aussitôt le silence

jusqu’au fin du monde, comme une série de fenêtres ouvertes l’une

après l’autre sur le matin dans la grande maison de famille…

   Or, ce n’est pas du tout cela. L’image cache le réel, distrait le

regard, et quelquefois d’autant plus qu’elle est plus précise, plus

séduisante pour l’un ou l’autre de nos sens et pour la rêverie. Non,

il n’y a dans le jour où j’entends cela que je ne sais pas dire, ni

tentes, ni fontaines, ni maisons, ni filets. Depuis longtemps je le

 savais (et ce savoir ne me sert apparemment à rien) : il faut

seulement dire les choses, seulement les situer, seulement les

laisser paraître. Mais quel mot, tout d’abord, dira la sorte de son

que j’écoute, que je n’ai même pas écoutés tout de suite, qui m’ont

saisi alors  que je marchais ? Sera-ce « chant », ou « voix », ou

« cri » ? « chant » implique une mélodie, une intention, un sens

qui justement n’est pas décelable ici ; « cri » est trop pathétique

pour la paix sans limites où cela se produit (cette paix non sans

analogie, soudain j’y songe, à celle qui règne à tel étage du

Purgatoire, où il se trouve que l’on assiste à quelque chose d’assez

semblable, à l’apparition dans l’air, inattendue, de fragments

d’hymnes tronquées : la prima voce che passo solando…) ; « voix »,

bien que trop humain serait moins faux ; « bruit », quand même

un peu vague. Ainsi est-on rejeté vers les images : ne dirait-on pas,

cela qui me touche et me parle comme l’on fait peu de paroles,

des bulles en suspens dans l’étendue, de petits globes invisibles,

en effervescence dans l’air ; un suspens sonore, un nid de bruits

(un nid d’air soutenant, abritant des œufs sonores) ? Une fois

de plus, l’esprit, non sans y trouver du plaisir, quelquefois du

profit, vagabonde.

(…)

 

Paysages avec figures absentes

Editions Gallimard, 1970

Du même auteur :

« … qu’est-ce qu’un lieu ? » (27/06/2014 )

« Toute fleur n’est que de la nuit… » (27/06/2015)

Parler (03/07/2017)

« Dis encore cela... » (03/07/2018)

A la lumière d’hiver (03/07/2019)