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Léna

 

Je pense à toi

et ton image bâtit autour de moi une forteresse à

     tel point inébranlable

que ni le bélier des nuages

ni la poix molle de la pluie

ne peuvent rien

ô ma citerne de silence

contre le mur percé d'étoiles dont tu m'as

     circonscrit 

 

Les chiens rampent et les gens

jouent des coudes ou poussent des cris

Le manège sans orgue ni flonflons du monde

tourne

avec son auréole d'yeux d'enfants

jeu de bagues des Paradis

 

Je rêve en toi

ma citadelle sans fossés ni pont-levis

sans murs sans tours sans pierres ni mâchicoulis

Je m'endors en buvant le vin très dense de ton ombre

qui couvre de son architecture sans autre poids que celui qui se

     compte aux balances d'obscurité et de lumière

tous les monts et tous les champs

toutes les vignes et tous les pays 

 

Jadis

ma bouche narguait le beau temps

alors que mes regards ne redoutaient rien tant

que l'ouragan de l'univers

Ignorant si j'étais une bête

un arbre

un homme

des vents absurdes me drossaient

mes bras en tous sens battaient l'air

et mon destin tombait comme tombent des pommes

 

Mais aujourd'hui

ô toi si pâle

parce que tu es mon ciel et le double miroir qui multiplie les murs

     et verse l'infini dans ma prison

j'écoute le sifflet des nuages

je ne crains plus rien ni personne

je parle aux neiges de l'hiver

 

Haut Mal

Editions Gallimard, 1943 

 

Du même auteur :

Liquidation (25/06/2014)   

Les veilleurs de Londres (25/06/2015)

Présages (08/07/2017)

Hymne (08/07/2018)

Les pythonisses (08/07/2019)