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Désir de printemps

 

Je voudrais que ce fût le printemps dans le monde.

 

Que le printemps soit !

Viens, bouillonnement, ondée montante de sève !

Viens, flux de création !

Viens, vie ! monte à travers toute cette décomposition,

Viens, balaie ces exquises, ces sinistres premières fleurs,

qui sont plutôt dernières fleurs !

Viens, dégèle leur froid présage, dissous-les :

perce-neige, raideurs, exhalaisons veinées de mort des crocus, blancs,

     violets,

fleurs de pénombre, filles de corruption, nourries de décomposition,

jets d’exquise finalité.

Viens printemps, saccage-les !

 

Je piétine les perce-neige, j’ai plaisir à fouler les jonquilles,

à détruire les froids narcisses ;

car j’en suis dégoûté, de leur sang pauvre

et de sa lenteur, de leur chair glacée, de leurs présages.

 

Il me faut la bonne sève vineuse, ardente, du printemps,

l’or, l’éclat inconcevable, la fine quintessence,

ténue comme d’un rayon, pourtant d’écrasante puissance,

forte comme l’ultime force équilibrant les mondes.

 

Telle est bien celle qui soulève la moisson des blés,

et la berce par tonnes de grain sur le vent mûrisseur,

celle qui balade les myriades de fruits globulaires

tentatrice, en l’air, entre le pouce et l’index, badine,

     de poirier, de pommier, d’amandier, d’abricotier, de cognassier,

tempêtes et cumulus de toutes fleurs imaginables

autour de nos visages interdits,

adorateurs, ou non.

 

Je voudrais que ce fût le printemps,

soufflant, malin, sur les étincelles tombées, fragments épars de la

     vieille flamme,

allumant de jolies petites conflagrations :

curieux poulains aux longues jambes, veaux aux larges oreilles,

     moineaux nés tout nus.

 

Je voudrais que le printemps

lançât le tonnerre des pas en marche

des pas neufs sur la terre, battant d’impatience.

 

Je voudrais que ce fût le printemps, le tonnerre

délicat, tendre, du printemps.

Je voudrais que ces fleurs de corruption passionnée, mystérieuse

     cassantes, au charme de gel,

ne fussent pas à venir encore, du déplaisir de l’hiver toujours actif.

 

Ah, au printemps la jacinthe sauvage se courbe dans l’excès de son

     exubérance,

exultant d’un secret excès de chaleur,

courbée par son cœur de magnificence !

 

Oui, le jaillissement du printemps est assez fort

pour soulever le globe terrestre comme une balle sur un jet d’eau

dansant gaiement,

comme on voit la petite balle de celluloïd portée par une colonne

     d’eau

pour les tireurs à deux sous la partie, dans un stand de foire.

 

Le jaillissement du printemps est assez fort

pour jouer avec le globe terrestre comme avec une balle sur une

     fontaine ;

en même temps il ouvre les petites mains du coudrier

en toute, infinie patience.

Le pouvoir de la sève montante, dorée, toute créatrice, pourrait

     prendre la terre

et la soulever parmi les étoiles, dans l’invisible ;

tout comme il place la grive au couchant sur une branche

chantant contre le merle,

surgit dans la vibrante hésitation de la primevère,

trahit sa candeur dans la blanche fleur ronde du fraisier,

trouve une dignité de chef Peau- Rouge dans la digitale.

 

Ah, viens, viens vite printemps,

Viens, élève nos myriades vers leur comble,

nous qui n’avons jamais fleuri, tels de patients cactus.

Viens, élève – nous au terme, à la floraison, porte nous à notre été,

nous lassés de l’hiver dans l’hiver de ce monde.

Viens faire le nid des pinsons creux et doux

Viens attendrir les bourgeons du saule, gonfle – les, fourre – les,

Puis souffle l’or dessus.

Viens enjoler les gauches fleurs du pas d’âne.

 

Viens, hâte- toi, rachète – nous

d’une excessive mort.

Viens vite, ébranle du dedans le globe pourri du monde,

fais-y éclater la germination, nouveau monde.

Viens maintenant vers nous, tes adeptes qui ne peuvent fleurir

     dans la glace.

Le monde entier luit des lis de la Mort, l’invincible,

mais viens, donne- nous notre tour.

Assez de vierges et de lis, du parfum passionné, suffocant de la

     corruption,

Plus d’odeur de narcisse, de lis prostitués, lames de sensation

perçant la chair en fleurs de mort.

Finissons, finissons de cette affaire, de ces délices frissonnantes,

frémissant désastre de la chair, acre passion, rare extase ourlée de mort.

A notre tour, vienne notre chance, sonne notre heure,

Ah, bientôt, bientôt !

Que la nuit tourne au violet d’une riche aurore 

Que la nuit soit plus chaude, toute réchauffée par un rougeoiement

     violet,

l’annonce violette de l’été dans le cœur cosmique de l’homme.

 

Est – ce déjà les violettes ?

Montrez – moi ! Je tremble si fort à l’entendre qu’à l’instant même

au seuil du printemps, j’ai peur de mourir.

Montrez – moi les violettes écloses.

 

Ah, si c’est vrai, si la vivante nuit du sang de l’homme prend teinte

     de violette

si les violettes percent de dessous les ruines humaines, pourriture de

     l’hiver écroulée,

le printemps viendra.

Prions de ne pas mourir sur ce Pigsa(1) fleuri de violettes.

Prions d’y survivre.

S’il vous vient une bouffée de violettes de l’ombre obscure de

     l’humanité,

ce sera le printemps au monde

ce sera le printemps au monde des vivants

l’émerveillement qui s’organise, annoncé par les violettes,

l’émoi des saisons nouvelles.

 

Ah, que je ne meure pas au bord de telles promesses !

Que, pire encore, je ne me fasse pas illusion.

Zennor.

(1) C’est du mont Pigsa que Moïse contemple la Terre Promise

 

Traduit de l’anglais par J.J. Mayoux

In, « D.H. Lawrence : Poèmes/Poems »

Editions Aubier (Collection bilingue), 1976

Du même auteur :

La nef de mort / The ship of death (10/06/2015)

Ombres / Shadows (10/06/2017)

Les secrètes eaux / The secret waters (10/06/2018)

La lande sauvage / The wild common (10/06/2019)

 

 

 

Craving for spring

 

I wish it were spring in the world.

 

Let it be spring!

Come, bubbling, surging tide of sap!

Come, rush of creation!

Come, life! surge through this mass of mortification!

Come, sweep away these exquisite, ghastly first-flowers,

which are rather last-flowers!

Come, thaw down their cool portentousness, dissolve them:

snowdrops, straight, death-veined exhalations of white and purple

     crocuses

flowers of the penumbra, issue of corruption, nourished in

     mortification,

jets of exquisite finality;

come, spring, make havoc of them!

 

I crample on the snowdrops, it gives me pleasure to tread down

     the jonquils,

to destroy the chill Lent lilies;

for I am sick of them, their faint-bloodedness,

slow-blooded, icy-fleshed, portentous.

 

I want the fine, kinding wine-sap of spring,

gold, and inconceivably fine, quintessential brightness,

rare almost as beams, yet overwhelmingly potent,

strong like the greatest force of world-balancing.

 

This is the same that picks up the harvest of wheat

and rocks it, tons of grain, on the ripening wind;

the same that dangles the globe-shaped pleiads of fruit

temptingly in mid-air, between a playful thumb and finger;

oh, and suddenly, from out of nowhere, whirls the pear-bloom,

upon us, and apple – and almond -  an apricot – and quince-blossom,

storms and cumulus clouds of all imaginable blossom

about our bewildered faces,

though we do not worship.

 

I wish it were spring

cunningly blowing on the fallen sparks, odds and ends of the old,

     scarred fire,

and kindling shapely little conflagrations

curious long-legged foals, and wire-eared calves, and naked sparrow-bubs.

 

I wish that spring

would start the thundering traffic of feet

new feet on the earth, beating with impatience.

 

I wish it were spring, thundering

delicate, tender spring.

I wish these brittle, frost-lovely flowers of passionate, mysterious

     corruption

were not yet to come still more from the still-flickering discontent.

 

Oh, in the spring, the bluebell bows him down for very exuberance,

exulting with secret warm excess,

bowed down with his inner magnificence!

 

Oh, yes, the gush of spring is strong enough

to toss the globe of earth like a ball on a water-jet

dancing sportfully;

as you see a tiny celluloid ball tossing on a squirt of water

for men  to shoot at, penny-a-time, in a booth at a fair.

 

The gush of spring is strong enough

to play with the globe of earth like a ball on a fountain;

At the same time it opens the tiny hands of the hazel

with such infinite patience.

The power of the rising, golden, all-creative sap could take the earth.

 

and heave it off among the stars, into the invisible;

the same sets the throstle at sunset on a bough

singing against the blackbird;

comes out in the hesitating tremor of the primrose,

and betrays its candour in the round white strawberry flower,

is dignified in the foxglove, like a Red Indian brave.

 

Ah come, come quickly, spring!

Come and lift us towards our culmination, we myriads;

we who have never flowered, like patient cactuses.

Come and lift us to our end, to blossom, bring us to our summer.

we who are winter-weary in the winter of the world.

Come making the chaffinch nests hollow and cosy,

come and soften the willow buds till they are puffed and furred,

then blow them over with gold.

Come and cajole the gawky colt’s-foot flowers.

 

Come quickly, and vindicate us

against too much death.

Come quickly, and stir the rotten globe of the world from within,

burst it with germination, with world anew.

Come now, to us, your adherents, who cannot flower from the ice.

 

All the world gleams with the lilies of Death the Unconquerable,

but come, give us our turn.

Enough of the virgins and lilies, of passionate, suffocating perfume

     of corruption,

no more narcissus perfume, lily harlots, the blades of sensation

piercing the flesh to blossom of death.

Have done, have done with this shuddering, delicious business

of thrilling ruin in the flesh, of pungent passion, of rare,

     death-edged ectasy.

Give us our turn, give us a chance, let our hour strike,

O soon, soon!

Let the darkness turn violet with rich dawn.

Let the darkness be warmed, warmed through to a ruddy violet,

incipient purpling towards summer in the world of the heart of man.

 

Are the violet already here!

Show me! I tremble so much to hear it, that even now

on the threshold of spring, I fear I shall die.

Show me the violets that are out.

 

Oh, if it be true, and the living darkness of the blood of man is

purpling with the violets,

if the violets are coming out from under the rack of men,

     winter-rotten and fallen,

we shall have spring.

Pray not to die on this Pisgah blossoming with violets.

Pray to live through.

If you catch a whiff of violets from the darkness of the shadow

     of man

it will be spring in the world

it will be spring in the world of the living;

wonderment organizing itself, heralding itself with the violets,

stirring of new seasons.

 

Ah, do not let me die on the brink of such anticipation!

Worse, let me not deceive myself.

Zennor

 

The Complete Poems of D. H Lawrence

Heineman, 1964

Poème précédent en anglais :

James WeldonJohnson : La création du monde / The creation (08/05/2016

Poème suivant en anglais :

Emily Brontë : Le soleil est couché / The sun has set (01/07/2016)