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Deuxième Ode

L’esprit et l’eau

 

     Après le long silence fumant,

     Après le grand silence de maints jours tout fumant de rumeurs

et de fumées,

     Haleine de la terre en culture et ramage des grandes villes dorées,

     Soudain l’Esprit de nouveau, soudain le souffle de nouveau,

     Soudain le coup sourd au cœur, soudain le mot donné, soudain

le souffle de l’Esprit, le rapt sec, soudain la possession de l’Esprit !

     Comme quand dans le ciel plein de nuit avant que ne claque le

premier feu de foudre,

     Soudain le vent de Zeus dans un tourbillon plein de pailles et de

poussières avec la lessive de tout le village !

 

     Mon Dieu, qui au commencement avez séparé les eaux supérieures

des eaux inférieures,

     Et qui de nouveau avez séparé de ces eaux humides que je dis

     L’aride, comme un enfant divisé de l’abondant corps maternel,

     La terre bien-chauffante, tendre-feuillante et nourrie du lait de la pluie,

     Et qui dans le temps de la douleur comme au jour de la création

saisissez dans votre main toute-puissante

     L’argile humaine  et l’esprit de tous côtés vous gicle entre les doigts,

     De nouveau après les longues routes terrestres,

     Voici l’Ode, voici que cette grande Ode nouvelle vous est présente,

     Non point comme une chose qui commence, mais peu à peu comme

la mer qui était là,

     La mer de toutes les paroles humaines avec  la surface en divers endroits

     Reconnue par un souffle sous le brouillard et par l’œil de la

matrone Lune !

 

     Or, maintenant, près d’un palais couleur de souci dans les arbres

aux toits nombreux ombrageant un trône pourri,

     J’habite d’un vieux empire le décombre principal,

     Loin de la mer libre et pure, au plus terre de la terre je vis jaune

     Où la terre même est l’élément qu’on respire, souillant immensément

de sa substance l’air et l’eau,

     Ici où convergent les canaux crasseux et les vieilles routes usées

et les pistes des ânes et des chameaux,

     Où l’Empereur du sol foncier trace son sillon et lève les mains

vers le Ciel utile d’où vient le temps bon et mauvais.

     Et comme aux jours de grain le long des côtes on voit les phares

et les aiguilles de rocher tout enveloppés de brume et d’écume pulvérisée,

      C’est ainsi que dans le vieux  vent de la Terre, la Cité carrée dresse

ses retranchements et ses portes,

     Etage ses Portes colossales dans le vent jaune, trois fois trois portes

comme des éléphants

     Dans le vent de cendre et de poussière, dans le grand vent gris de la

poudre qui fut Sodome, et les empires d’Egypte et des Perses, et Paris, et

Tadmor,  et Babylone.

 

     Mais que m’importent à présent vos empires, et tout ce qui meurt,

     Et vous autres que j’ai laissés, votre voix hideuse là-bas !

     Puisque je suis libre ! que m’importent vos arrangements cruels ?

puisque moi du moins je suis libre ! puisque j’ai trouvé ! puisque moi

du moins je suis dehors !

     Puisque je n’ai plus ma place avec les choses créées, mais ma part

avec ce qui les crée, l’esprit liquide et lascif !

     Est-ce que l’on bêche la mer ? est-ce que vous la fumez comme un

carré de pois ?

     Est-ce que vous lui choisissez sa rotation, de la luzerne ou du blé

ou des choux  ou des betteraves jaunes ou pourpres ?

     Mais elle est la vie même sans laquelle tout est mort, ah ! je veux

la vie même sans laquelle tout est mort !

     La vie même et tout le reste me tue qui est mortel !

     Ah, je n’en ai pas assez ! Je regarde la mer ! Tout cela me remplit

qui a fin.

     Mais ici et où que je tourne le visage et de cet autre côté

     Il y en a plus et encore et là aussi et toujours et de même et

davantage ! Toujours, cher cœur !

     Pas à craindre que mes yeux l’épuisent ! Ah, j’en ai assez de vos eaux

buvables.

     Je ne veux pas de vos eaux arrangées, moissonnées par le soleil,

passées au filtre et à l’alambic, distribuées par l’engin des monts,

     Corruptibles, coulantes.

     Vos sources ne sont point des sources. L’élément même !

     La matière première ! C’est la mère je dis, qu’il me faut !

     Possédons la mer éternelle et salée, la grande rose grise ! Je

lève un bras vers le paradis ! je m’avance vers la mer aux entrailles

de raisin !

     Je me suis embarqué pour toujours ! Je suis comme le vieux marin

qui ne connaît plus la terre que par ses feux, les systèmes d’étoiles vertes

ou rouges enseignés par la carte ou le portulan.

     Un moment sur le quai parmi les balles et les tonneaux, les papiers

chez le consul, une poignée de main au stevedore ;

     Et puis de nouveau l’amarre larguée, un coup de timbre aux machines,

le break-water que l’on double, et sous mes pieds

     De nouveau la dilatation de la houle !

(…)

Juin – Septembre 1906

Cinq grandes odes

L’Occident,1910

Du même auteur :

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