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Paysage

 

Bien souvent au matin, sur la glace de l’eau

une barque remonte, toute de jupons clairs.

La maigre colline étendue dans la brume

du soleil est encore nue et se drape de verte

puberté, comme d’un voile. La barque maladroite

a parfois des sursauts où l’écume blanchit.

 

Les filles dans l’effort entremêlent leurs bras

et parlent par saccades. « Vous allez voir comment

le soleil fait bronzer. » Leurs épaules sont nues dans le vent.

La colline de rouille sourit dans le ciel.

Les filles la regardent par saccades. La terre

 a la couleur qu’auront au grand ciel de l’été

les épaules et les hanches cachées sous les jupons.

 

Des nuages fleuris parsèment les coteaux

sur le miroir de l’eau. Les filles accroupies

jettent un coup  d’œil rapide à leurs cheveux défaits

dans l’eau. L’une d’elles toute seule

sourit à son visage. Une autre brusquement

éponge la brûlante sueur qui a goût de rosée.

 

A un sursaut plus fort, elles lâchent les rames

et la barque clapote. « Vous allez voir comment

le soleil fait bronzer. » Les clairs jupons retombent

en découvrant les jambes. Certaines ne quittent plus des yeux

la belle colline où le soleil dissipe

la rosée et bientôt remplira tout le ciel.

1938

 

Traduit de l’Italien par Gilles de Van

In, Cesare Pavese : « Travailler fatigue, la mort viendra

et elle aura tes yeux, poésies variées »

Editions Gallimard (Poésie), 1979

 

Du même auteur :

La terre et la mort / La terra e la morte (18/04/2017)

La mort viendra et elle aura tes yeux / Verrà la morte e avrà i tuoi occhi (18/04/2018

 Paysage VIII / Paesaggio VIII (18/04/2019)