patrice-de-la-tour-du-pin[1]

 

La quête de joie

 

à  A. L. T. P.

Il dit : « Il faut partir pour conquérir la Joie.

Vous irez deux par deux pour vous garder du mal,

Par les forêts, les fleuves, par toutes les voies

Ouvertes sur les solitudes de  lumière ;

Vos bonheurs assouvis sentent déjà la cendre ;

Vous chasserez de nuit, de jour, jusqu’aux frontières

De l’âme où vous n’avez jamais osé descendre ;

Il vous faudra forcer au fond de leurs retraites,

Jusqu’au ciel de la mort, étrangement hanté,

Tout scintillants comme des joyaux de beauté,

Les Anges Sauvages de l’éternelle Fête.

Allez, vous sentirez en vous-mêmes leurs traces

Parmi les pentes d’ombre de l’autre versant,

Où le seul vent du Nord, tumultueux, les chasse

Par vols immenses, vers le Précieux Sang.

 

Allez, envolez-vous tels des oiseaux de proie,

Vers ces marais noyés de brouillard et de fange,

Et vous découvrirez après la mort d’un ange,

Tout ce qu’un cœur scellé peut contenir de Joie… »

 

Alors, ils ont suivi le fil des grandes routes

Pour s’enfoncer profondément dans les déserts,

Et bousculés de-ci, de-là, sans qu’ils sans doutent

Par le vent animal et fou de haute mer ;

Ils ont sonné les débuchés dans la lumière,

D’un bout du monde à l’autre un lancé triomphal,

Quand leurs meutes levaient un ange solitaire

Loin dans l’âme…Jamais le hallali final

Et la mort…

                     Ils se croisaient en se disant « Liesse ! »

Mais leurs regards déçus démentaient ce bonheur ;

C’était leur mot de passe : il leur tordait le cœur !      

 

Quête de joie ! Quête de joie ! dans leur détresse,

Ils rêvaient de trouver ces philtres enchantés

Où l’on descend aux paradis par lâcheté…

 

On les rencontre encor, surgissant du ciel sombre,

Tels des rôdeurs, des fous vagants des grands chemins,

Solitaires, ayant abandonné leurs chiens

De meute, haletants jusqu’à la mort dans l’ombre ;

Ils ont erré dans les déserts de la souffrance,

Dans les âmes les plus hautes et les plus claires,

Dans les plaines encor vierges de l’enfance,

Parmi la pauvreté de l’esprit, volontaire,

Où les bouffées de Dieu montent comme des vagues,

Où les amours de soi rôdent comme des loups…

 

Dans le choc lumineux et brutal des dégoûts,

Ils ont bien pris cet ange qui partout divague,

« L’Angelus Communis », si triste et si petit

Qu’il se laisse attraper sans déployer les ailes ;

Mais ils n’ont pas couru ce grand ange rebelle

Qui déchaîne à son passage l’âme et l’esprit,

Et bouleverse le corps comme une tempête…

 

On les attend toujours, mais ils ont disparu ;

Ils ont été traînés aux obscure retraites

Par des brouillards mortels où leurs pas sont perdus ;

D’autres sont descendus aux vallées les plus vaines,

D’autres, le cœur rongé de désirs impuissants,

Se sont aventurés aux source du Vrai Sang ;

Mais ils sont morts d’amour au fond de quelle impasse !

Et ceux qui revenaient, entraînant leurs conquêtes,

Ont été bousculés par la grande tempête

De décembre, qui fit tout trembler sur les cimes…

 

Mort de folie – dans un ravin, en fin décembre ;

Mort de froid et de vertige – sur les abîmes ;

Mort de fièvre – dans un marais, en fin décembre ;

Mort d’orgueil – si loin, sur les hauteurs de l’esprit

Après avoir blessé un ange ; mort en mer,

Mosuer, un héros, un grand ami, surpris

Par le vent ; un autre foudroyé dans les airs

Si près de la lumière qu’on l’a retrouvé

Aveugle ; mort n’importe où, Foulc, presqu’arrivé

Dont la sauvagerie ressemblait à la mienne…

 

Morts ! ils ont forcé les limites lointaines,

Le ciel tout boursouflé de soleil, qui flamboie

Si tristement…

                          Quête de Joie ! Quête de Joie !

 

La Quête de joie

Editions de la tortue, Paris, 1933

Du même auteur :

Enfants de Septembre (06/01/2014)

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