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La clef de l’origine

 

 

Celui qu'a terrassé la violence 

N'est-il pas retranché pour toujours de lui-même ? 

Pèlerin du soleil aux trousses de son ombre, 

Renaîtra-t-il, errant combien d'années encore, 

Cherchant la vérité dans une place étrange ? 

 

Prier 

C'est écouter 

Aux portes du silence. 

 

Je franchis le seuil du cimetière de campagne juif en Basse-Alsace 

Où j'allai tout enfant avec mon père dans les averses de mars 

Après l'hiver impénétrable et le brouillard d'école 

Poser des graviers blancs 

Sur l'arête des hautes stèles grises rongées de givre. 

 

Maintenant c'est l'heure ultime de l'été, 

Les punaises rouges et noires 

Font l'amour en dormant sur le seuil de grès concave usé par les morts, 

Haché de barreaux d'ombre entre les grilles rouillées 

Qu'étrangle la grosse chaîne toujours cadenassée portant l'écriteau : 

"S'adresser à Mr Abraham Weill, ministre officiant, ou au bedeau".

                                                 

* 

 

Ils sont tous là les aïeux de père et de mère 

Les surgeons de Jacob les rameaux de Jessé 

Les proches parents du Messie l'holocauste sanglant des nations 

Les boucs émissaires qui emportent au désert le péché - 

Ceux qui vendirent du drap à tout le canton sous Napoléon Trois 

Ceux qui ont fait une distribution gratuite de froment et de haricots secs 

Au moment de la disette dans les premiers mois de la Restauration 

Ceux qui furent conscrits en 70 et gardèrent leur bâton de tambour-major 

Caché sous l'ais du grenier dans un ruban de soie tricolore, 

Jusqu'à ceux qui naquirent dans un ghetto de village mal oublié 

Pendant que l'avenir oeuvrait pour eux sous la Terreur -

 

Au rang de leurs cadets il en manque une trentaine 

Qui furent brûlés vifs voilà huit ans à peine 

Par la main des Gentils 

Dans les fours crématoires de Pologne ou d'ailleurs : 

 

Il reste un grand dépôt de jouets à Belsen -

Des cendres de l'exil ayez pitié Seigneur

  

Ils demeurent assemblés en permanence le jour sans fin du Grand pardon 

Convoqués dans la tunique rituelle aux lacets de lin dénoués pour l'éternité 

La langue chargée de terre et blanchie par le jeûne 

Ils tiennent leur réunion plénière jusqu'à la consommation des siècles 

Engagés dans le colloque silencieux 

Qui précède au jour du jugement le verdict sans appel des cornes 

 

     archangéliques

 

En ce jour le Seigneur sonnera de la corne 

Teki'ah Teru'ah Teki'ah 

 

Comment réconcilierons-nous les tronçons d'une vie écartelée 

Entre le passé mort et l'agonie sans terme de l'avenir ? 

Pour la lune cachée du septième mois la corne annonciatrice 

Sonne trois fois trente et dix fois et c'est toujours l'unique 

Appel qui réveille dans l'abîme le feu de la merci suprême : 

 

Prier 

C’est écouter 

La corne du silence. 

 

Je reviens d’Amérique

Leur rendre visite comme autrefois au début du printemps

J’allais vers eux depuis l’Amérique autrement lointaine de l’enfance

C’est pour leur signifier qu’entre nous le pacte n’est point rompu

Que nous sommes toujours en relations charnelles

En dépit des difficultés internationales

Et du prix montant des moyens de transport transatlantiques.

Nous sommes demeurés en contact de monde mort à monde mort

Et nous n’entreprenons rien sans consultations réciproques

Dans la grande cité souterraine

De la paix qui nous unit depuis l’origine.

 

Sur la colline

Blanchit le collège aux fenêtres  Second Empire

Qu’entoure un rempart de bois d’aulnes et d’acacias ;

Les marronniers en fleur explosent dans la cour carrée,

La chèvre brune broute à l’enclos d’aubépines.

Dans le bois aux lièvres où court le vent du matin chargé d’ail

     sauvage

Un faucheur coupe le foin sur une seule petite place humide –

Dans ce sol sablonneux sous le soleil de juin

Le silence bourdonne de guêpes et d’orties.

 

Du haut de la lucarne retrouvée de l’enfance

Je pêche au filet les vieilles maisonnettes jaunies des voisins

     avec leurs étables en ruine :

Un cercle de forêts assiège l’horizon -

Plus loin

C’est la plaine marécageuse piquée de bouquets de trembles

     et de peupliers,

Puis la Forêt-Noire ;

Le tocsin de l’été roule dans la montagne,

Sous les sapins s’agite une mer de fougères.

Les clochers des villages émergent des pans de bois

Entre les cheminées lézardées

Des usines en brique rouge à cinq  étages du dix-neuvième

     siècle

Que couronnent les nids de cigognes déserts.

Il y a des jouets perdus sous l’escalier du toit,

Dont je rêve parfois sur le dos de la nuit.

Quelques lambeaux du vrai papier de tenture flottent

     au fond des corridors noirs de vent ;

La rampe d’escalier en acajou tendre est encore là,

Dans la maison ouverte, pillée, éventrée,

Démantelée par la guerre par l’oubli par l’exil,

Qui garde pour seul vestige

Une baignoire d’enfant trouée de balles, en zinc mangé de lèpre,

Délaissée sous les combles dans l’angle, que font le mur et

     la cheminée

Aux hanches écroulées sous le velours inusable de la poussière.

 

 

Aux portes du labyrinthe : poèmes de passage, 1939-1996

Editions Flammarion, 1996

Du même auteur :

L’eau des sombres abysses (03/04/2015)

« Soleils… » (03/04/2017)

« Entre la terre obscure… » (03/04/2018)

« Depuis l’origine... » (27/04/2019)