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Du silence

 

Je fore

Je creuse.

 

Je fore

Dans le silence

 

Ou plutôt

Dans du silence,

 

Celui qu’en moi

Je fais.

 

Et je fore, je creuse

Vers plus de silence,

 

Vers le grand,

Le total silence en ma vie

 

Où le monde, je l’espère

Me révèlera quelque chose de lui.

 

 

Je veux entrer

Mais je ne sais

Ni où ni dans quoi.

 

Il semblerait que ce soit là

Où je me confondrais

 

Avec la source de ce

Dont j’ai toujours eu besoin.

 

 

Mon royaume

C’est du silence

 

Où je ne règne pas,

Je ne régente pas.

 

Je le laisse me posséder.

Je l’aide en cela

Par tout ce qui me crée.

 

Je me baigne en lui

Comme si je le touchais

Par quelque chose en moi

 

Dont je ne connais

Que l’existence

 

Et ce que de l’immensité

Il assigne à mon désir.

 

 

C’est le silence

Qui m’apporte, qui me donne

Le souffle du monde.

 

Il me permet

De me connaître en lui

 

A l’écoute

De mon être

Tel que je le pressens.

 

Il m’ouvre une porte

Sur une espace de calme

 

Où s’éclaire la présence

Indispensable.

 

 

Dans mon royaume

Je sens soudain passer par moi

 

Le constant croisement

De l’espace et du temps.

 

 

Mon royaume de silence

A la forme d’une sphère.

 

Je n’y suis pas au centre

Mais quelque part en haut.

 

Là où je me tiens

Tout me revient, tout m’arrive.

 

J’ausculte

Un présent sans frontière.

 

 

Je me vis au plein

De la sphère de silence

 

Quand je parviens

Même parfois dans les bruits,

 

A créer autour de moi

Tellement mon être

 

Sait donner de lui-même

Pour créer le royaume

 

Où je communie

Avec la teneur de ce silence

 

Avec sa sève

Qui est aussi la mienne

 

 

Est-ce que l’océan

Dans ses profondeurs

 

Possède autant de silence

Que j’en ai en moi ?

 

Sinon, est-ce

Pour se libérer de son bruit

 

Qu’il revient sur nos côtes

Faire tout ce tapage

 

Ravager ce qu’il peut

Pour enfin s’affaler

 

Comme sur un lit

Fait de douceur ?

 

 

Dans mon royaume,

Pas d’arbres, pas de maisons,

 

Que le silence

Est-ce qu’il m’encourage

 

A lui apporter par ma présence,

Mon désir.

 

Nous restons ainsi

A jouir l’un de l’autre

 

Comme font le ciel

Et sa charge d’azur.

 

 

Dans mon royaume

Une rivière

Coule très lentement

 

Elle ne fait aucun bruit,

Se promet à l’éternité.

 

 

Je pénètre souvent

Dans mon royaume

 

Avec une femme, ma femme,

La dame du silence,

 

Ensemble nous goûtons

Chacun notre bonheur

 

En même temps

Que celui du silence complice.

 

Et dans ces heures-là

Le royaume se rêve

 

Et se retrouve

Bénissant.

 

 

Tant d’années,

Tant de douleurs, de joies

Et de vacances en dehors de tout

 

M’ont permis de m’acharner

A créer le royaume

Où je m’englobe.

 

Là, je convoque

La fleur que je choisis

 

Pour la vivre, me fortifier.

 

Et vient le moment

Où la fleur se fane,

Prépare sa résurrection.

 

 

 

Des pensées, des souvenirs

Pas toujours faciles

 

A chasser, à guérir

Viennent troubler le royaume.

 

Alors, envahi,

J’abandonne le poiein.

 

Je m’occupe.

Je me laisse habiter

 

Par un quotidien

Qui m’absorbe –

 

Jusqu’à ce que le royaume

Revienne me prendre.

 

 

Les bruits ? les vaincre,

Les éloigner, les oublier,

 

C’est tout mon savoir

D’éteignoir de bruits.

 

Je puise

Dans ma réserve de force

Au fond de moi-même.

 

Je ne gagne pas toujours.

Aux abords du royaume,

Je résiste.

 

 

Bonheur de constater

Que dans ma sphère

 

Silence et joie

Se confondent.

 

 

C’est comme si

La longe plongée dans le silence

Me lavait, me purifiait,

 

Effaçant sur moi

Les taches que font

Les heures sans intérêt,

 

Ces heures vides

Ou pour tenir on cherche

A quoi s’accrocher,

 

Où parfois la fatigue

Oblige à s’arrêter.

 

Plus facile de trouver

Son royaume de silence

Dans la solitude et l’immobilité

 

Que dans la foule

Et le vagabondage,

 

Mais c’est parfois possible,

La condition :

 

Le don total

De soi-même à soi.

 

 

 

Tout ce que je fais apparaître

Dans mon silence

 

Est prêt à se donner

Avec un sourire

Porteur du bonheur de silence

 

 

 

Le bonheur

Dans mon royaume de silence

 

C’est de communier

Avec soi-même

En toute chose.

 

 

Je me dis que la prune

Vit en noyau

 

Comme je vis moi

Dans le sanctuaire

 

De mon royaume.

 

 

Dans mon royaume

Rien ne me pèse

Mais tout a son poids.

 

C’est comme si ma joie

Délivrait chaque chose

De sa pesanteur

 

Et me l’apportait

Tel un cadeau

Que me ferait l’espace.

 

 

Dans mon royaume

Une feuille d’arbre

Est une feuille

 

Je n’opte jamais

Pour l’immensité –

 

Je suis moi-même petit.

 

Et pourtant il me semble

Que tout le souffle qui cherche

A faire vivre le monde

Je le retrouve ici

 

Où toute chose

avec moi communie.

 

 

Quand vers le haut

J’ouvre mon royaume,

Rien ne trouble mon silence.

 

Le ciel est toujours

D’un azur un peu pâle

Qui paraît me faire entendre :

 

Aime-toi un peu plus,

Quand même.

 

 

Il m’arrive parfois

De faire entrer

Dans mon royaume

Un oiseau

Et je le fais chanter.

 

Toujours il me chante

Des airs que je ne connais pas

Mais qui m’agréent,

M’expriment

Le centre du royaume,

 

Le renouvellent,

Me l’approprient davantage,

Me donnent aussi

Envie de chanter –

Et je chante.

 

 

Je sais parler

Au rossignol.

 

La preuve :

Il me répond

 

Et son chant

Entre dans mon royaume.

 

Nourrit le silence.

 

 

Comme tous les royaumes,

Mon royaume n’est pas

A l’abri des menaces ;

 

Tantôt il disparaît,

Tantôt il m’expulse.

 

Reste à le reconquérir,

A le mériter, à se mériter,

 

Nécessiter de rassembler en soi

Toutes les provinces du silence,

 

D’en créer

Parfois contre ce qui veut

S’installer en moi.

 

Nécessité de se retrouver.

 

 

Je sens que le lac

Doit vivre son eau

 

Comme je vis le silence

Dans mon royaume,

 

Qu’il se possède lui aussi

Au long des heures,

 

Mais lui, sait-il

Qu’il a été mon maître

 

Dans l’art d’épouser le temps

Au sein du silence?

 

 

Que viens-tu faire, poème,

Dans le royaume ?

 

Je viens pour approfondir

Le silence,

 

Pour t’emmener au plus dur de lui,

Là où il te fait vivre

 

L’espérance que le monde

A de son avenir, là

 

Où il trouve

Ce que tu attends de lui et de toi :

 

La fusion.

 

 

Bonheur

De se voir arrivé

Au centre du royaume.

 

Alors, on écoute

Tout en regardant

 

Une lumière

Eprise d’elle-même

 

Qui nous porte

Le silence et moi.

 

 

Repos. Repos.

 

Contemplation

De la lumière

 

Qui est en moi,

En dehors de moi,

 

La même lumière

Qui fraternise

 

Avec elle-même,

Avec moi.

 

Le silence, ma lumière,

Est devenue joie. 

1994

 

Possibles futurs poèmes 1982-1994, 

Editions Gallimard, 1996

 

Du même auteur : 

Herbier de Bretagne (30/03/2014) 

Le matin (30/03/2015)

Les Rocs (30/03/2017)

Bergeries (30/03/2018)