lorandgaspar[1]

 

La maison près de la mer,

II

 

 

 

Air, arbres, corps et mer, 

cordes, cuivres et vents, 

par nos mains et nos bouches, 

la source sans racine 

ni nom, ni lieu, ni toit, 

compose la musique  

 

 

Il regardait la tourmente saisir 

à bras-le-corps et jusqu’au fond les eaux 

murmurant quelque chose sur le vent 

qui vendange le raisin de la mer –  

 

ces puits d’air et d’espace où plonge 

ailes repliées l’ange sans merci 

éclair de beauté qui perce la nage 

et dévore la pulpe de l’éclat, 

la chair vive d’un mouvement de Dieu – 

 

 

l’esprit du vent tendu entre les lames 

dans chaque battement du corps à corps 

sur les touches de l’immense clavier 

martèlement au cœur de la pensée – 

le beau est-il séparable du vrai ? 

 

 

fruits, saveurs, et si claires dissonances 

lavez, lavez encore nos images –   

 

 

 

visage tiré du sommeil 

par un lent assemblage de sons 

de bruits de verre et de syllabes 

que heurtent un à un les rayons – 

 

 

 jailli de la Musique ils tissent 

ensemble tous les traits concevables 

des figures passées, présentes, à venir – 

tous les visages contenus dans l’indessinable 

pure jouissance d’être 

 

pour Catherine

 

sur la frontière mouvante 

de l’eau et du sable 

l’ombre dansante d’un papillon –

 seulement l’ombre, mais intimement soudée, 

tels les plis du vent à l’eau remuée, 

tels les mots et mouvements de nos corps 

à l’étendue infiniment qui s’ouvre – 

 

 

quelques battements d’ailes à peine 

d’un migrateur inconnu dans le bleu 

te retiennent au bord du précipice – 

quelques points de couture fragiles 

de la rame sur les eaux que 

n’interrompt aucun ciel – 

 

 

des voix naissent et passent 

sur les dalles de silence, légères 

que soulève par moments la brise –  

- je pense à la certitude 

d’esprit de la main 

de Piero peignant un regard – 

 

 

dans la masse insensée de nos bruits

 il y a toujours un flocon 

de neige quelque part 

de silence étouffé par 

tant de peur et besoin de crier – 

 

 

parfois il emprunte 

les voyelles d’un mot 

feuillages de nos corps 

que visite le vent,

 consent à nos limites – 

 

 

une poignée d’ombre 

seulement te sépare 

de la lumière – 

 

 

écriture de chaux 

dont on peint dans les îles

 les dalles de la nuit –  

 

 

 

tous ces bruits, gestes et pensées

 tous ces membres, couleurs et rêves 

doucement posés sous les arbres –

  

 

dans les sèves sans borne du vivre 

la fureur de la vie déchirant la vie – 

 

 

d’une voix jadis fraîcheur sous les feuilles 

trouée de tant de choses incomprises 

bonheur d’entendre le vent au-dedans –  

 

 

ma langue natale comme tu sais te taire 

sur les pierres noires de nuit 

la seule lueur est ce battement 

dans la gorge dont on ne sait 

si c’est angoisse, prière ou accord – 

mais où est la ligne de partage

 

entre ce rien qui coule sans bouger 

une feuille et la houle qui emporte 

la nuit, la maison, le nageur ? 

 

 

Ramassée dans le timbre d’une voix 

cette heure et l’obscurité si banales 

d’une vie les deux ou trois appels

 si clairs trempés dans la roche liquide 

du matin naissant ce pain de mémoire

 enfourné dans la nuit gardant l’odeur 

d’un mutisme si doux, l’aile profonde –

 

 

 

Qu’à chaque jour qui apporte le fer 

l’outrage et la mort il nous soit donné 

d’entendre dans l’affolement le calme 

irréfragable d’une chose claire 

musique d’un seul tenant dans les corps, 

même en toute chose et innombrable –

 

 

 

Dans la nuit calme ouvert à l’étendue 

tout à coup le torrent. Les eaux emportent 

les mots que je cherche –

 

 

 

le poil trempé de rosée 

le troupeau de verts s’ébroue 

 

 

sous les doigts qui s’oublient 

dans les boucles d’écume 

de l’herbe recommencée – 

l’esprit présent dans la saveur 

que ces corps ensemble composent

 

 

 

au fond encore sombre du jardin, 

entre ténèbres et transparence 

suspendue dans l’abîme 

une feuille traversée d’un rayon 

 

 

 

genêts, oxalis, acacias, 

vers quoi creusent en nous 

ces jaunes si vivaces ? 

 

 

se laisser de part en part 

de l’infime à l’inconnaissable 

traverser de ces ors d’odorantes icônes 

 

 

pensée arrête-toi et accueille 

cet instant de fraîcheur 

que ton corps compose avec la terre – 

 

 

 

toutes fleurs ouvertes 

sur ce matin qu’ils embaument 

les genêts lévitent 

dans une nuée de bourdonnements –  

 

 

 

dans un bâillement sans bords 

les dents rieuses 

d’une florale férocité 

nid d’écumes, de grappes 

translucides d’un raisin 

mûri dans l’herbe du matin – 

 

 

rigueur des vents dans la rouille du temps 

odeur de feu que respirent les herbes 

le même couteau dans le noir du cœur 

l’ouvre à ce qui se passe et sans nom demeure -  

 

 

J’écoute le vent

les grands coups d’ailes du corps invisible

mêlés à la mer, aux arbres et aux toits

 

à tout ce qui dans mon corps bat, ressent, respire

levant les eaux, fouillant les fonds –

brassant les feuilles de la pensée

 

toute cette eau amassée, pliée, rompue, précipitée

claquements de portes, la plainte étirée d’un pin

 

d’un très vieux pin courbé près duquel autrefois

des passants qu’on disait sages ou saints

poètes ou fous méditaient sur un balcon de brumes –

 

entre eux et l’inimaginable

quelques battement du cœur –

 

 

 

septembre, eaux calmes, comme un drap étiré –

 

une buée là-bas qui fermente

détache la barque de l’horizon

un pêcheur semble marcher sur les eaux

ses pieds remuent une vapeur translucide

 - variations sur un thème de Debussy (1) –

des gris-bleus et des verts délavés,

glissements, confluences effacés

que perçoit quelque chose dans le corps

et peut-être dans la pensée –

(1) « Les fées sont d’exquises danseuses », Préludes, 2éme livre

 

 

 

septembre, on ne sait

qui est eau, qui est air

ou miroir –

 

parfois un frisson –

 

couleurs sourdes, ouatées

glissements, fugues, confluences

promenades parmi les tons distants d’un quart,

que perçoit le corps

sans penser à rien –

 

c’est toujours Dieu n’étant personne qui marche

et respire sur les eaux de l’aube ou du soir –

 

la main a besoin et le corps

de ces blocs vineux, difformes

de grès exhibant des tumeurs –

dans les ocres des mousses

seul, un pli d’eau coupé aux ciseaux

trahit une présence –

 

au loin dans la clarté diffuse

un pêcheur longtemps immobile

ensuite c’est comme s’il marchait

danseur ébloui sur une nappe

de frémissements translucides

les segments des membres et du corps

tenus ensemble par l’ai tremblé

 

(il y a sept mille ans tout cela

dessiné déjà sur une paroi de grès

sauf cette broussaille crissante

dans mon dos de cigales -)

 

tu penses sans penser vraiment

à des années de septembre

là où l’espace-source jaillit dans le cœur

et personne ne sait jusqu’où

sera sienne ce peu de clarté

qui se montre dans le toi et le moi

des gestes et des mots –

 

le clou, la douleur sont-ils devenus

plus proches, plus familiers ?

J’écoute l’appel des guêpiers

qui se rassemblent pour partir –

 

 

 

tout un jardin d’espace et d’air

tant de morts, de naissances hâtives

entre cris et couleurs jetés pêle-mêle

que l’esprit le regard et l’ouïe

s’acharnent à recoudre selon nos cœurs

comme si hors nos amours, nos besoins

le tissage des mondes devrait s’arrêter

 

puis encore une image, un nom

jaillis de ces fonds où se chevauchent

les plaques de basalte de nos nuits

là où la peur au désir s’articule

plus clair en posant les deux mains

de la pensée sur les choses, sur un corps

comme ceux qui ont pouvoir de guérir –

 

rares sont les jours où l’aube ne m’appelle

comme au lit de quelqu’un qui ne saurait

au juste le sens du souffle qui se cherche –

 

et la mer à ras bords dans ses gris

entière dans chaque éclat de goutte brisée

 

la présence sans mot de la rose

ouverte ce matin sous les neiges d’ailes

d’un goéland – son appel rouillé se perd

dans la brume qui monte des eaux –

 

 

 

 

Tu passes lentement la main

sur la peinture bleue, écaillée

le bois fissuré, défait par endroits

du montant de la fenêtre

 

la vitre est magique, quand tu bouges

les arbres ondulent, te font la grimace

un rayon entré comme dans sa ruche

 

dessine avec l’eau et le verre

d’un trait la branche d’amandier

 

bien que la maison près de la mer

ait à présent disparu –

 

 

 

une fois encore l’été comme un cri

tiré du ventre obscur de la mer –

 

des jours de miroir où l’on

ne sait où sont le haut et le bas –

la chaleur, les rochers

un frisson nocturne parfois

de l’eau diluée dans l’air

et les rayons dans les fonds

où nagent des poissons aveugles –

 

 

 

d’abord le bruit continu de la mer

musique où le silence aussi s’entend

- celui qui étoffe le moindre son –

tant de langues dans les arbres, les vents

tant de sons clairs qui déplient l’étendue

tiou-tiou-tiou-ti…tchrrr tac-tec-tsi…

que l’esprit garde dans un doux duvet d’ailes –

 

 

 

le blé des corps dans la meule des ans

farines que mélangent les lois éternelles

pour d’autres pains et d’autres dents

la nuit tu tâtes soudain sans comprendre

la peur qui fouille au ventre des images

cherchant à clore sur soi le mouvement

 

et ces eaux nues de l’ardeur d’aller

encore et encore plus loin dans l’ouvert ?

(et même et surtout quand le mur se referme)

 

 

 

clarté pieds nus dans l’herbe du matin

pensées et mots se lavent à la rosée

des mots qui sont nerfs, qui sont chair criés

désir sans bornes de creuser encore

traverser déserts et montagnes

afin d’encore et encore revenir

à une source en soi plus proche que –

la peur, la joie d’aller à découvert –

 

le bruit de l’eau qui roule dans les pierres

sons brodés par nuit calme sur la mer

ces langues que j’ignore et qui me parlent

 

j’ai sur ma table à portée de la main

des cailloux longuement travaillés par la mer

les toucher, c’est comme si les doigts

pouvaient parfois éclairer la pensée –

 

 

 

dans le grand silence gris où mûrit l’aube

le « tsiou » très haut longuement étiré

(juché sur un barreau de la fenêtre)

d’un merle de l’année qui cherche infatigable

la voix vraiment sienne dans le concert –

 

 

 

il se tient debout

face à la mer

les yeux fermés

on dirait depuis toujours

comme s’il attendait

que telle une sève

la lumière monte

d’on ne sait quels fonds –

comme s’il avait compris

que ni les mots

ni les rayons

ne suffisaient

pour voir vraiment –

 

 

 

tôt le matin une mer sans pli

peau tendue d’un immense fruit mûr

qu’ouvrent de la base au sommet les bras

que lentement écarte le nageur –

 

Loin du rivage un pêcheur immobile

debout sur les eaux, sa main droite tient

pareille à celle de l’aurige à Delphes

un fil rompu le liant par-delà

le temps et la brume à l’insaisissable –

 

 

 

Pigments de brumes et de rouilles

absorbent  au fond de mes yeux

une dernière flaque de soleil

le vent du Nord laboure durement la mer –

 

ruches, dentelles, pétales

du sombre verger des fonds –

 

 

plus haut dans les remous de l’air

un goéland railleur dérive

indifférent à la beauté

il voit des chose que j’ignore

 

 

 

février revenu

mois et années

passent dans toi

devant toi

qui vas nulle part

 

la pulsation claire

d’une voix qui cherche

encore dans les pierres

 

je ne pense à rien,

tout à ce travail

sous-terrain silencieux

 

et là-bas un ongle

se prend dans la soie

crie et de peau en peau

c’est le même frisson

que la vitesse déchire

 

un souffle s’éteint

sur la pointe des cils

dans la rigueur des aiguilles

du grand pin que découpe

la vitre illuminée

 

pieds nus dans les herbes

grelottant, riant

des mots me viennent

viennent sans fond

 

je pense à Tchong-jen

peignant les pruniers

ouverts à la nuit

 

je ne pense à rien –

laissant déposer

dans l’œil le pollen

de tant de musique

de l’immense, de l’infime

et de ce qu’il est vain

 j’imagine ou note

dans la fenêtre taillée

à même la source

du vivant de ma vie –

 

chaque jour s’accroît

de si peu de ce qui

ne peut s’accroître –

 

toute la fraîcheur au sommet des branches

tant de clarté légère, musicienne

pépites d’enfance, éclats de pensée

cailloux du bord que le ressac épelle

le silence a neigé toute la nuit

des vergers de silence en fleur –

 

 

 

il y avait encore ce bout de terre inculte

où les choses poussaient selon leurs propres lois

herbes et arbres en désordre disons-nous

broussailles et sentes sans but crédible

 

la parole était à l’eau et à l’air

à une feuille au sommet de l’été

quand un souffle froisse l’air immobile –

 

un jour de grandes chenilles voraces

sont venues tracer de larges avenues

pour l’or caché dans le béton –

 

parmi les décombres pêle-mêle des arbres,

pensif, frémissant et frêle, un rouge discret

à la gorge où se compose la mélodie –

 

 

 

Tu aimes ce grand vent accouplé à la mer

jailli de nulle part il occupe d’un bond le présent

fouille la racine des eaux, des arbres,

puis rompt les amarres de la vieille maison –

 

et les rochers tremblent sous le fracas des eaux –

 

celui qui cherchait à entendre sa musique

dans le poème vidé de ses mots

le vent pour pensée, déjà si loin en mer,

contemplait ces forces, ces dieux anciens

qui détruisent sans colère ni haine –

et voici un souffle qui passe

entre la crête d’une vague et une aile –

 

 

 

dans le vent encore –

craquelures de la main vieillie –

le désir est une eau si jeune,

celui d’aimer avec plus de clarté

jusqu’au fond jamais atteint de la nuit

qui revient quand tu oublies qu’il faut

peu à peu tout donner à la lumière –

 

 

 

paquet de dards, de bois crus, de bris de verre

grattement infime de pattes

crissement feutré de mandibules

cris inaudibles de milliers d’insectes

à chaque instant dévoré, dévorant –

 

 

 

le fruit est mûr, mais jamais assez

ô toujours insuffisante clarté,

encore un peu de force et de durée

pour essayer de mieux comprendre

cette part en moi que souvent je perds –

 

 

 

bonheur de suivre les dessins intimes

d’un mouvoir sans fin dans ses infimes nervures –

tissage d’une feuille, d’un cerveau,

l’empreinte fugitive du vent dans les sables

d’une musique dans la mémoire mortelle –

 

l’écriture qui traverse sans s‘interrompre

les corps et les choses qu’un rien déchire –

 

écriture d’herbe des Tchang Tche et des Wang

d’un trait souple de vive mélodie

truite qui remonte l’eau claire du torrent –

 

à chaque jour sa cargaison

d’horreurs, de crimes, de folies

cruauté humaine dite inhumaine

 

et c’est vrai qu’il vaut mieux se rappeler

tout ce que l’homme est capable de faire

par sa seule puissance limitée –

 

pourtant ce n’est pas seulement un rêve

que des clartés circulent entre nous

que jamais la haine, l’avidité,

ni notre bêtise n’ont su encore

 

détruire –

 

Patmos et autres poèmes

Editions Gallimard (Poésie), 2004

 

Du même auteur :

Patmos (29/03/2017)

Nuits (29/03/2018)

La maison près de la mer, I (29/03/2019)