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Elégie

 

J’ai vu la mort : elle est entrée, muette,

S’asseoir tranquillement à mon chevet ;

          J’ai vu la tombe ; elle attendait ;

L’âme s’est éteinte… elle était prête.

Il faut que je vous quitte, mes amis ;

          Ma vie, offerte à la disgrâce,

          Disparaîtra bientôt sans trace ;

Je ne verrai de mes yeux obscurcis

Aucune éternité… Je fus, je passe…

De ma jeunesse le flambeau mourant

Eclaire la nuit calme du néant…

…………………………………………….. 

 

Adieu, monde sans joie où une route infime

          Me fut tracée au-dessus de l’abîme,

Ô je n’ai pas connu les secours de la foi,

          Où j’ai aimé sans en avoir le droit.

 

Adieu, astre du jour, adieu, céleste voile

Ténèbres de la nuit, jour clair et radieux,

Voix du ruisseau désert et bois mystérieux,

Collines et prairies, lieux d’un repos agreste

          A tout- une dernière fois, adieu.

 

Et toi qui fus le dieu de ma jeunesse vaine,

Objet de pleurs secrets, gage de mille peines,

Adieu !… tout est passé… Je sens que mon flambeau

          S’épuise… les ténèbres du tombeau

          Engloutiront l’amour et ses tortures,

Et les jours sans bonheur d’une existence obscure.

 

Et vous, ô mes amis, quand, presque inanimé,

Rauque, les yeux hagards, dévoré par la fièvre,

          Je vous dirai : « Mes amis, j’ai aimé ! »

Et qu’un souffle épuisé s’éteindra sur mes lèvres,

                    Dites-le lui, allez la voir :

          Quand j’aurai été pris par les ténèbres,

          Et, me plaignant peut-être, allez savoir,

Elle soupirera sur mon urne funèbre.

1816

Traduit du russe par André Markowicz

In, André Markowicz : « Le soleil d’Alexandre, le cercle de Pouchkine »

Editions Actes Sud, 2011

 

 

Du même auteur :

« L’astre du jour éteint sa flamme rougeoyante… » (13/03/2015)

« Tel l’enfant animé d’un pouvoir enchanteur… (03/03/2017)

« Lorsque j’erre, songeur… » (03/03/2018)

« Tout mais ne pas devenir fou ... » (03/03/2019)

Conversation entre le libraire et le poète (03/03/2020)