AVT_Michel-Manoll_1073[1]

 

La flamme en nous qui sombre

 

Le temps qui m’appartient et me fut accordé

Qu’en reste-t-il ? A peine sais-je qu’une vague

Hissant son pavillon à la cime des eaux

S’est perdue corps et biens, abandonnant au roc

Sa cargaison de houle et sa proue hauturière.

 

Etait-ce donc un songe où le dormeur s’avance

Errant et naufragé vers le rucher d’écueils

Où bourdonne un essaim perfide et meurtrier

Et, parvenu au seuil de l’horizon sans faille,

S’abandonne à l’exil qui le cerne, et se tait ?

 

A peine avons-nous su qu’une mince paroi

Sépare la durée de sa source éphémère,

Que le givre et l’embâcle annoncent les grands froids

Et que les émigrants, sur les débarcadères,

N’atteignent que le port d’où l’on ne revient pas.

 

Les bosquets du matin dont la foudre a sculpté

Les rameaux calcinés où floconne la cendre

Ne sont plus qu’un mirage à peine entr’aperçu

Où des oiseaux sans voix modulent en silence

Un chant d’ombre, de nuit, de douleur et d’absence.

 

J’ignore qui je suis, qui je fus, qui me donne

Asile en ce désert et me tient prisonnier

D’un univers mouvant, torride et si fugace

Que la rose de sable, épave de l’espace,

A le même destin qu’une frêle buée.

 

Et pourtant, immolé à la secrète errance

De l’invisible feu qui sans fin se consume,

La flamme en nous qui sombre à jamais recommence

Et le sillon s’embrase où mûrit la semence,

Mélangeant ses scories à l’infertile écume.

 

Qui donc en franchissant les halliers de l’orage

Saura nous révéler la lointaine clairière

Parmi l’éternité d’un monde inaccessible

Où d’aveugles statues, en nous prenant pour cible,

D’un homme de haut bord font un grain de poussière ?

 

Nulle soif ne s’étanche et le vin des saisons

D’une grappe tarie ne garde la saveur

Et, dans le labyrinthe où la neige s’engrange

S’est éteint le fanal et s’amassent les fleurs

De lave et d’ouragan, dont nul ne sait le nom.

 

Ainsi, sans que jamais ne s’apaise la voix

Qui, des confins de l’aube et jusqu’au dernier souffle

Du jour, portant en lui sa mortelle blessure

Palpite, chant meurtri d’un arbre qu’on abat,

Il nous faut séparer l’oubli de ce qui dure.

 

Avec des souvenirs que le passé est lent

A franchir, si les liens sont rompus, s’il ne reste

Que cristaux abolis d’un cœur effervescent,

Si trop longue est la nuit, la gangue trop pesante,

Si l’espoir est ancré dans l’abîme béant.

 

Le fruit hors de sa pulpe est pareil au fétu

Qui vogue et ne sait rien des promesses du gouffre ;

Sur le hublot du temps notre destin s’embue

Et nos yeux sont brûlés par les éclairs de soufre

Qui déchiffrent la combe où nos pas se sont tus.

 

Ah ! comment d’une claie faire naître un lilas,

De l’épave tailler le bois d’un violon,

Disperser les remous quand on ouvre le sas ?

Dans la houle d’hiver sombre la cargaison

Et la gemme immergée se perd dans les hauts-fonds.

 

Il suffit que j’écoute au bord de la mémoire

Cette sourde rumeur, à moi-même inconnue,

Qu’en écartant la brume une ombre vienne boire

L’eau morte où le couchant entrelace sa moire

Pour que le ciel s’unisse à la ciguë amère.

 

Mais la ruche où l’abeille amasse son butin

Se cache dans le val d’où l’hysope est bannie

Et dans la saison noire enclose dans son tain

La ronce et le pavot, le colchique et l’ortie

Suscitent le néant que notre cœur contient.

 

Il est sur la colline un sentier inconnu

Que nous franchirons qu’au moment des adieux,

En ce lieu l’horizon nous happe en son reflux

Et une main de neige effeuille dans nos yeux

Les pétales du temps qui ne fleuriront plus.

 

O bourgeons du matin, vous ne saurez jamais

Quelle part de ma vie en vous s’est incarnée,

De quel feu d’écobue s’élève la fumée,

Ce qui ne peut mourir d’une rose fanée,

Le réseau transparent que vous avez tramé.

 

Arbre ancré dans le roc, otage des cités,

Jaillissante futaie qu’enserrent des lianes,

Je suis de ce pays où le silence plane

Et règne, pur miroir de ce monde inversé

Dont nous ne moissonnons que l’impalpable manne.

 

Je suis de ce pays où la bruyère-lige

Des oiseaux long-courriers se reconnaît vassale,

Où le souffle du vent, cortège aérien,

Essaime, rassemblant les mouettes vendangeuses,

Glanant, parmi la mer, des grappes de jasmin.

 

Et pourquoi chercherais-je un plus proche visage

Que celui du genêt, de l’airelle et des buis,

Modelé par l’automne et les landes sauvages ?

O veilleur attardé et vaincu par la nuit,

Voici l’ultime éclair d’un invisible orage.

 

La Nouvelle Revue Française, N° 264, Décembre 1974

Editions Gallimard, 1974

 

Du même auteur :

Service de nuit (06/03/2017)

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