bukowskii[1]

 

L’écrasement 

 

trop grand

trop petit

 

trop gros

trop maigre

ou rien du tout.

 

rires ou

larmes

 

haineux

amoureux

 

des inconnus avec des gueules

passées

à la limaille de plomb

 

des soudards qui parcourent

des rues en ruines

qui agitent des bouteilles

et qui, baïonnettes au canon, violent

des vierges

 

ou un vieux type dans une pièce misérable

avec une photographie de M. Monroe.

 

il y a dans ce monde une solitude si grande

que vous pouvez la prendre

à bras le corps.

 

des gens claqués

mutilés

aussi bien par l’amour que par son manque.

 

des gens qui justement ne s’aiment

pas les uns les autres

les uns sur les autres.

 

les riches n’aiment pas les riches

les pauvres n’aiment pas les pauvres.

 

nous crevons tous de peur.

 

notre système éducatif nous enseigne

que nous pouvons tous être

de gros cons de gagneurs. 

 

mais il ne nous apprend rien

sur les caniveaux

ou les suicides.

 

ou la panique d’un individu

souffrant chez lui

seul

 

insensible

coupé de tout

avec plus personne pour lui parler

 

et qui prend soin d’une plante.

 

les gens ne s’aiment pas les uns les autres

les gens ne s’aiment pas les uns les autres

les gens ne s’aiment pas les uns les autres.

 

et je suppose que ça ne changera jamais

mais à la vérité je ne leur ai pas demandé

 

des fois j’y

songe.

 

le blé se lèvera

un nuage chassera l’autre

et le tueur égorgera l’enfant

comme s’il mordait dans un ice-cream.

 

trop grand

trop petit

 

trop gros

trop maigre

ou rien du tout.

 

davantage de haine que d’amour.

 

les gens ne s’aiment pas les uns les autres,

peut-être que, s’ils s’aimaient,

notre fin ne serait pas si triste ?

 

entre-temps je préfère regarder les jeunes

filles en fleur

fleurs de chance.

 

il doit y avoir une solution.

 

sûrement il doit y avoir une solution à

laquelle nous n’avons pas encore songé.

 

pourquoi ai-je un cerveau ?

 

il pleure

il exige

il demande s’il y a une chance.

 

il ne veut pas s’entendre dire :

« non ».

 

Traduit de l’américain par Gérard  Guéguan

In, « Charles Bukowski : L’amour est un chien de l’enfer »

Editions Grasset et Fasquelle, 1989

Du même auteur :  « elle me disait : tu es une vraie bête…/ you’re a beast, she said » (10/02/2015)

 

The Crunch

too much 

too little

 

too fat

too thin

or nobody.

 

laughter or

tears

 

haters

lovers

 

strangers with faces like

the backs of

thumb tacks

 

armies running through

streets of blood

waving winebottles

bayoneting and fucking

virgins.

 

an old guy in a cheap room

with a photograph of M. Monroe.

 

there is a loneliness in this world so great

that you can see it in the slow movement of

the hands of a clock

 

people so tired

mutilated

either by love or no love.

 

people just are not good to each other

one on one.

 

the rich are not good to the rich

the poor are not good to the poor.

 

we are afraid.

 

our educational system tells us

that we can all be

big-ass winners.

 

it hasn't told us

about the gutters

or the suicides.

 

or the terror of one person

aching in one place

alone

 

untouched

unspoken to

 

watering a plant.

 

people are not good to each other.

people are not good to each other.

people are not good to each other.

 

I suppose they never will be.

I don't ask them to be.

 

but sometimes I think about

it.

 

the beads will swing

the clouds will cloud

and the killer will behead the child

like taking a bite out of an ice cream cone.

 

too much

too little

 

too fat

too thin

or nobody

 

more haters than lovers.

 

people are not good to each other.

perhaps if they were

our deaths would not be so sad.

 

meanwhile I look at young girls

stems

flowers of chance.

 

there must be a way.

 

surely there must be a way that we have not yet

though of.

 

who put this brain inside of me?

 

it cries

it demands

it says that there is a chance.

 

it will not say

"no."

 

Love is a Dog from Hell, 

Black Sparrow Press, Santa Rosa (Californie), 1977

Poème précédent en anglais :

William Shakespeare « Lorsque quarante hivers… » / «When forty winters… » (02/02/2016)

Poème suivant en anglais :

Dylan Thomas : La colline aux fougères / Fern Hill (12/03/2016)