220px-Retrato_de_Tristan_Tzara_(Robert_Delaunay)[1]

 

Sur le chemin des étoiles de mer

A Federico Garcia Lorca

 

quel vent souffle sur la solitude du monde

pour que je me rappelle les êtres chers

frêles désolations aspirées par la mort

au-delà des lourdes chasses du temps

l'orage se délectait à sa fin plus proche

que le sable n'arrondissait déjà sa hanche dure

mais sur les montagnes des poches de feu

vidaient a coups sûrs leur lumière de proie

blême et courte tel un ami qui s'éteint

dont personne ne peut plus dire le contour en paroles

et nul appel à l'horizon n'a le temps de secourir

sa forme mesurable uniquement à sa disparition

 

et ainsi d'un éclair à l'autre

l'animal tend toujours sa croupe amère

le long des siècles ennemis

à travers des champs certains de parade d'autres d'avarice

et dans sa rupture se profile le souvenir

comme le bois qui craque en signe de présence

et de disparate nécessité

 

il y a aussi les fruits

et je n'oublie pas les blés

et la sueur qui les a fait pousser monte à la gorge

nous savons pourtant le prix de la douleur

les ailes de l'oubli et les forages infinis

à fleur de vie

les paroles qui n'arrivent à se saisir des fait

a peine pour s'en servir pour rire

 

Le cheval de la nuit a galopé des arbres à la mer

et réuni les rênes de mille obscurités charitables

il a traîné le long des haies

où des poitrines d'hommes retenaient l'assaut

avec tous les murmures accrochés à ses flancs

avec tous les immenses rugissements qui se rattrapaient

tout en fuyant la puissance de l'eau

incommensurables ils se succédaient tandis que de tout 

     petits murmures

ne pouvaient être engloutis et surnageaient

dans l'invincible solitude ou passaient les tunnels

les forêts les troupeaux de villes les mers harnachées

un seul homme au souffle de plusieurs pays

réunis en cascade et glissant sur une lame lisse

du feu inconnu qui s'introduit parfois la nuit

pour la perte de ceux que le sommeil assemble

dans leur profond souvenir 

 

mais ne parlons plus de ceux qui se sont liés

aux branche fragiles aux mauvaises humeurs de la nature

ceux-là même  qui subissent les coups rudes

tendent la nuque et sur le tapis de leurs corps

quand les oiseaux ne picorent pas les graines de soleil

sonnent les bottes rigides des conquérants

ils sont sortis de ma mémoire

les oiseaux cherchent d'autres printaniers emplois

à leurs calculs de sinécures

par troupeaux charmants d'affolements

le vent à leurs trousses

que le désert leur soit compté

au diable les fins avertissements

les divertissements coquelicots et compagnie

le froid gratte

la peur monte

l'arbre sèche

l'homme se lézarde

les volets battent

la peur monte

aucun mot n'est assez tendre

pour ramener l'enfant des routes

qui se perd dans la tête

d'un homme au bord de la saison

il regarde la voûte

il regarde l'abîme

cloisons étanches

la fumée dans la gorge

le toit s'effrite

mais l'animal fameux arc-bouté

dans l'attention des muscles et tordu sous le spasme

de la fuite vertigineuse de l'éclair de roche en roche

se déchaîne refait son monde

à la mesure de son joug

 

pilleur de mers

tu te penches sous l'attente

et te lèves et chaque fois que tu salues la mer ivre a tes pieds

sur le chemin des étoiles de mer

déposées par colonnes d'incertitude

tu te penches tu te lèves

saluts brassés par bandes

et sur le tas il faut pourtant que tu marches

même en évitant les plus belles il faut pourtant que tu marches

tu te penches

sur le chemin des étoiles de mer

mes frères hurlent de douleur a l'autre bout

il faut les prendre intactes

ce sont les mains de la mer

que l'on offre aux hommes de rien

glorieux chemin sur le chemin des étoiles de mer

«  alcachofas alcachofas » c'est mon beau Madrid

aux yeux d'étain à la voix fruitée

qui est ouvert à tous les vents

vagues de fer vagues de feu

il s'agit des splendeurs de la mer

il faut les prendre intactes

celles aux branches cassées renversées

sur le chemin des étoiles de mer

où mène ce chemin il mène à la douleur

les hommes tombent quand ils veulent se redresser

les hommes chantent parce qu'ils ont goûté à la mort

il faut pourtant marcher

marche dessus

le chemin des étoiles de mer par colonnes d'incertitude

mais on s'empêtre dans la voix des lianes

«  alcachofas alcachofas » c'est mon beau Madrid aux feux bas

ouvert à tous les vents 

qui m'appelle - longues années - des orties

c'est une tête de roi fils de putain

c'est une tête c'est la vague qui déferle 

c'est pourtant sur le chemin des étoiles de mer

que les mains sont ouvertes 

elles ne parlent pas de la beauté de la splendeur 

rien que des reflets de minuscules cieux 

et les imperceptibles clignements des yeux autour 

les vagues brisées 

pilleurs de mers

mais c'est Madrid ouvert à tous les vents 

qui piétine la parole dans ma tête

«  alcachofas alcachofas »"

chapiteaux des cris raidis

 

ouvre-toi coeur infini

pour que pénètre le chemin des étoiles

dans la vie innombrable comme le sable

et la joie des mers

qu'elle contienne le soleil

dans la poitrine où brille l'homme du lendemain

l'homme d'aujourd'hui sur le chemin des étoiles de mer

a planté le signe avancé de la vie

telle qu'elle se doit de vivre

le vol librement choisi de l'oiseau jusqu'à la mort

et jusqu'à la fin des pierres et des âges

les yeux fixés sur la seule certitude de monde

dont ruisselle la lumière rabotant au ras du sol

 

Les mutations radieuses, 1935 -1936

In, « Midis gagnés »,

Editions Denoël, 1939

Du même auteur :

« dimanche lourd couvercle… » (17/06/2014)

Il fait soir (15/07/2014)

« il y a un bien beau pays dans sa tête… » (22/01/2017)

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