jean-luc-parant1[1]

 

(…)

     L’homme est nu, il se lève et son corps quitte le sol, le sol et ses

broussailles, la terre et ses pierres ; il pense et se dépouille de tout ce

qui l’entoure, il perd la peau des montagnes et des mers, il mue pour

se projeter dans l’espace. Pour se maintenir debout, la femme se sépare

de tout ce qui l’entoure, elle se vide de tout ce qui la contient et perd

toute la chaleur du monde et de son corps. La femme a froid, elle quitte

le sol de ses mains et va vers le feu dans ses yeux ; l’homme  prend sa

tête dans ses mains et la lance si loin qu’elle se brûle dans la lumière du

soleil, et il pense. Il pense dans sa tête qu’il lance là où il n’est pas.

     L’homme est nu, il s’habille pour se cacher du soleil qui n’atteint

plus que ses yeux. La femme est nue, le soleil est trop loin pour que son

feu la recouvre ; ses yeux seuls en portent les couleurs. Le soleil habille

les yeux de sa lumière, comme si l’eau ne recouvrait que les nageoires

des poissons ou l’air que l’aile des oiseaux, et que les nageoires nageaient

sans les poissons, et que les ailes volaient sans les oiseaux comme les yeux

se projettent. L’homme est nu, son élément ne recouvre que ses yeux, ses

yeux seulement sont l’homme ; sans ses yeux, la femme n’est pas dans le

feu mais sur la terre, dans l’air ou dans l’eau. Ses yeux sont les animaux 

du soleil, ils vivent tout entier en lui.   

     L’homme traverse tout devant lui pour aller là où son corps ne va pas ;

il jette ses yeux dans le feu et s’habille pour ne pas se brûler, sans ses habits

le sol où il marche le recouvrirait, sa peau serait de pierre et d’herbe, son

corps se mélangerait à la terre. Avec ses mains, la femme s’habille pour

se séparer de tous les éléments comme ses mains la séparent de tout.

L’homme s’habille pour se protéger de l’obscurité au-dessous de lui car

il est prêt à s’enfuir dans la lumière.

     Quand ses yeux soulèveront son corps jusque dans la lumière, comme

des ailes ont soulevé  les oiseaux dans le ciel ou comme les nageoires ont

plongé les poissons dans l’eau, l’homme s’habillera de ses yeux ; et

découvert par eux, comme les oiseaux sont recouverts de plumes ou les

 poissons d’écailles, il sera tout entier dans le feu.

(…)

L’Adieu aux animaux,

Christian Bourgois éditeur, 1988

Du même auteur :

Le monde de l’homme (15/12/2014)

 

« Je pensais que l'on pouvait penser... » (27/06/2018)